C’est à l’issu de trois jours de formations avec les représentants de six organisations environnementales kirghizes que HR a eu l’opportunité de s’entretenir avec Mme Nurzat Abdyrasulova, fondatrice et directrice de la Fondation Civique Environnementale UNISON. Derrière les fines lunettes et la douceur de la voix, cette femme se révèle d’un caractère déterminé, d’un parcours courageux et d’un refus clair de la langue de bois. Portrait rapide de cette grande dame et de son organisation.
Lorsqu’on s’enquiert de la situation générale de l’environnement dans son pays, le constat initial de Nurzat est le suivant : « Au Kirghizstan, tout le monde est fier de sa nature, mais malheureusement personne ne lui reconnait sa vraie valeur et ne la traite correctement. Notre chance est que la chute de l’empire soviétique a provoqué le démantèlement de beaucoup d’industries, c’est la seule raison pour laquelle nous avons encore un bel environnement. » Le Kirghizstan en effet, comme tous ses voisins d’Asie Centrale, a subi de profonds changements dans le début des années 90, soudain détaché de la tutelle de Moscou. Mais c’est depuis dans un contexte de transition économique que se débattent les organisations environnementales et les priorités écologiques apparaissent souvent bien loin derrière les objectifs économiques des dirigeants successifs. Pourtant, les récentes révolutions[1] ont apporté un avantage non négligeable aux activités actuelles des ONG du pays : « Dorénavant, le gouvernement prend en compte la voix du peuple. Il ne veut pas risquer de nouvelles tensions et la société civile se fait de plus en plus entendre.»

Le gros dossier de l’UNISON aujourd’hui, c’est celui de l’énergie. L’organisation a construit plusieurs bâtiments publics dans le sud du pays qui respectent la charte EERE[2] d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables, notamment des dispensaires et une école. L’équipe a également mené plusieurs projets techniques pour expérimenter les énergies alternatives à l’électricité, dont le solaire et le biogaz. Le travail amorcé au niveau local jusqu’en 2009 a débouché ensuite sur une prise de position au niveau politique. Pourtant, aux premières évocations par les membres de l’UNISON de l’efficacité énergétique – c’est-à-dire optimiser l’utilisation des énergies en limitant leur gaspillage, et favoriser le développement des énergies renouvelables – ceux-ci passaient pour des « originaux » aux yeux de la majorité. Et il aura fallu la crise énergétique de 2008-2009[3] pour que les esprits se fassent moins moqueurs. Il s’agissait dès lors de développer une loi sur l’efficacité énergétique inspirée entre autres des règlementations et des textes européens. Loi qui est passée cette année et entrera en vigueur au premier Janvier 2012. Mais il s’agissait surtout de s’immiscer dans le petit monde de la gestion énergétique du pays, qui rapportait gros à ses décideurs. Un travail nécessitant beaucoup de prudence, la prison étant de rigueur pour tous ceux qui parlaient contre le gouvernement jusque dans les années récentes. Mais la Conférence nationale de septembre dernier sur le sujet voit pour Nurzat l’aboutissement de son engagement : les membres du gouvernement eux-mêmes y ont en effet reconnus publiquement que le système était corrompu. Voici le Kirghizstan engagé dans l’Initiative pour la Transparence des Secteurs de l’Energie et du Pétrole, la FESTI[4], et on n’invoque plus la confidentialité des dossiers pour refuser aux intéressés l’accès aux données chiffrées du secteur.
Si UNISON est aujourd’hui l’ONG leader dans le suivi du dossier du changement climatique au Kirghizstan, rien ne l’aurait laissé envisager lorsque Nurzat s’est lancée dans l’aventure écologique voilà une dizaine d’années. La jeune femme, diplômée de gestion environnementale de l’Université Nationale, rentre en 2000 dans son pays après plusieurs années passées à l’étranger, dont une expérience marquante en Slovaquie où elle rencontre « des personnes très engagées ». Elle vise dans un premier temps le Ministère de l’Environnement, mais la passivité, la méfiance et le manque d’intérêt des personnes qu’elle y rencontre la découragent. Redressant la tête, elle se dit finalement qu’elle peut travailler par elle-même et fonde en 2002 son organisation UNISON. Elle commence de zéro, avec le vieil ordinateur prêté par sa sœur et son enthousiasme comme seul partenaire. Elle court faire des lectures d’une université à l’autre, explique comment le métier d’environnementaliste est passionnant et tente d’y recruter des volontaires. Certains la suivent. Elle harcèle par ailleurs les bureaux locaux pour demander des aides financières et organiser des actions publiques. L’équipe n’a de cesse de faire parler d’elle et de ses efforts. Les dons sont chiches, les actions sont visibles. Pour Nurzat, les choses sont claires : « le problème ce n’est pas le manque d’argent, c’est l’engagement, l’énergie et l’organisation ; il ne s’agit pas de capter les grosses enveloppes des donneurs pour être efficaces, mais de fournir le travail nécessaire». Voilà qui est bien loin des réclamations habituelles ! Dès 2004, UNISON est reconnu dans les sphères des ONG et des environnementalistes. Et sa reconnaissance et son pouvoir d’action n’auront de cesse de croitre jusqu’à présent. Pour l’anecdote, deux des volontaires des premiers temps sont restées à bord et constituent à ce jour les proches collaborateurs de leur dynamique Directrice.

L’an prochain, l’organisation fêtera ses dix ans d’existence. Les projets sont nombreux, mais les portes s’étant entrouvertes dans le domaine énergétique, Nurzat estime qu’elle doit d’abord se consacrer à ce dossier, tirer profit de son influence actuelle pour faire changer les choses et ne pas hypothéquer les ressources de son beau pays. Plus tard viendront d’autres projets sur la gouvernance, sur le dialogue politique, mais aussi sur l’éducation et la biodiversité. Et quand on lui demande quel regard elle porte aujourd’hui sur ses années d’engagement, elle nous répond avec un sourire : « Je n’ai jamais été déçue, je n’ai aucun regret. J’aime ce que je fais. Et je n’aurais pas pu être aussi utile à mon pays en travaillant au sein du gouvernement ». Joyeux anniversaire, Madame la Directrice.
[1] Le Kirghizstan a été secoué par deux renversements du pouvoir dans la dernière décennie : la révolution des tulipes en mars 2005 et la révolution kirghize d’avril 2010.
[2] EERE : Energy Efficiency and Renewable Energy
[3] L’année 2008-2009 a vu des coupures d’électricité incessantes dans tous le pays dès le printemps et jusqu’aux mois d’hiver, obligeant la population à se chauffer de nouveau au charbon. La cause en aurait été la revente illégale d’énergie générée par les centrales hydro-électriques aux pays voisins par ses responsables dans les mois précédant la crise.
[4] La FESTI – Fuel and Energy Sectors Transparency Initiative – entre dans le cadre de la EGI – Electricity Governance Initiative – soutenue par le World Resources Institute et le Prayas Energy Group. Plus d’informations sur http://electricitygovernance.wri.org/background: Et à propos de la récente Conférence des 26 et 27 Septembre : http://electricitygovernance.wri.org/news/2011/10/festi-international-conference
« It’s not a question of money »
… October 2011, Bishkek …
After a training of trainers of three days with the representatives of six Kyrgyz environmental organizations, we met the founder and director of the Civic Environmental Foundation UNISON. Behind her thin glasses and her soft voice, this woman revealed a determined character, a brave professional route and a frank speaking. Brief portrait of this lady and her organization.
When asked about the general situation of environment in her country, Nurzat first explains: « In Kyrgyzstan, everyone is proud of our nature, but no one treats it in an appropriate way. We are lucky to have it conserved, only because most industries disappeared with the fall of the Soviet Empire.” This country, indeed, went through deep changes in the 90s when freed from Moscow guardianship, like its neighbors of Central Asia. Since then, environmental organizations had to deal with the context of economic transition in which ecological aspects may not have often appeared as priorities to the successive leaders. However, the two recent revolutions[1] gave a certain weight to the NGOs’ activities: « Nowadays, the government can’t ignore the voice of the civil society because it doesn’t want to face new riots.”
The big file of UNISON in the context of Global Climate Change is the one of Energy. Public buildings like dispensaries and schools were built following the chart of EERE Energy Efficiency and Renewable Energy. The team also carried technical projects to experiment other sources of energy, as biogas and solar energy. The work was conducted at local level for years, and in 2009, UNISON entered the politics and decision-making arena. At first, speaking of “energy efficiency” – that’s to say a strategy of energy saving and promotion of renewable energies – was at risk of being considered as a fool. And it is only with the energy crisis of 2008-2009[2] that the idea started to find an attentive ear. Then, much effort was dedicated to developing an appropriate law, which was finally voted this year to be implemented from January 2012. But it was a challenge to enter into the sphere of energy management, speaking against the government may have brought anyone in jail under the former governments. On the recent Conference on “Energy Efficiency” of 26th and 27th of September, members of the government in power themselves recognized in front of the public and the journalists that corruption was weighting on the Energy National Sector. For Nurzat, this is the symbol of her success and a big achievement to build on. Nowadays, Kyrgyzstan is engaged in the FESTI[3], the Fuel and Energy Sector Transparency Initiative, and requests free access to the national files, not to be ‘confidential’ anymore.
If UNISON is nowadays a leading organization for the Climate Change in Kyrgyzstan, one wouldn’t have guessed so when Nurzat got on the ecological train ten years ago. The young woman, graduated in environmental management from the National University, spent several years abroad, in Russia, in the United States, etc. and in Slovakia, where she was “impressed by how committed were the people”. She returned on her mother land in 2000 and went directly to the Ministry of Environment, wishing to serve her country and its beautiful nature. But the cold welcome and the lack of interest of the persons she met there strongly affected her. Therefore, she decided to act on her side. She created UNISON in 2002 and started from zero, with the old computer borrowed by her sister and her strong motivation as only partner. At that time, she would give lectures in Universities, harass officials to get some money for her actions: she received little support but organized big events. Students joined her to volunteer. For her, things are clear: « It is not a question of money, it is a matter of energy, commitment and organization. To succeed in this domain, one should not focus on big envelops from funders, but dedicate appropriate time and work to his task.” How good to hear! In 2004, UNISON is already recognized as a major environmental NGO and its leadership grew up until now.
Next year, this Civic Environmental Foundation will celebrate its tenth birthday. Lots of projects, but Nurzat estimates that her team should dedicate her efforts first to the energy field in which they managed to open the doors. Later, more governance projects could come, as well as programs on education, ecotourism and biodiversity. When we ask her what she thinks of her ten years of commitment, she smiles to us: “I have no regret. I love my job. And I couldn’t have been so useful to my country if I had worked in the government.” Happy birthday, Mrs. Director.
[1] Kyrgyzstan has been shaked by two overthrows during the last decade: the tulip revolution in March 2005 and the Kyrgyz revolution in April 2010.
[2] In 2008-2009 the whole country experienced regular electricity cuts from spring until winter, forcing people to use coal for heating. The main cause of these cuts might have been the illegal sell to the neighboring countries of electricity generated by the hydro-electrical plants by the Kyrgyz authorities few months before the crisis.
[3] The FESTI is supported by the World Resources Institute and the Prayas Energy Group within a program of EGI Energy Governance Initiative. No know more about it: http://electricitygovernance.wri.org/background. And about the recent Kyrgyz Conference on energy efficiency : http://electricitygovernance.wri.org/news/2011/10/festi-international-conference
Tags: énergie solaire, énergies renouvelables, Femme de l’environnement et du développement durable, Kirghizistan, Kyrgyzstan, ONG environnement
J’ai, en vous lisant (vos trois derniers papiers mis en ligne) le sentiment que certains de nos écologistes politiques occidentaux devraient parfois se plonger au cœur de ces associations des pays dit « émergeants ».
Je suis fasciné par le travail de fourmis de ces associations, composées de poignés de femmes, d’hommes et d’élèves qui luttent pour leur environnement, que vous nous faites découvrir au fil de vos articles. Vos rencontres (comment faites-vous ?) sont pour nous des découvertes permanentes et un enrichissement sans cesse renouvelé.
Quel engagement de la part de ces « personnages » !
Vos papiers sont toujours de grande qualité et vos photos superbes. Merci de nous faire en permanence qqs leçons de géographie en + du reste. (je découvre à chacune de mes lectures de nouvelles villes et je situe enfin sur une carte des pays dont j’ai parfois du mal à prononcer le nom)
Bravooooooo ! Continuer. J’espère que les écoles et collèges de notre beau pays vous suivront….
Biz à vous deux
Chris
Chère Manu-e,
Et oui, il est rassurant de trouver tout au long de notre route des personnes qui ne font pas passer leur intérêt personnel avant un engagement concret pour le mieux être de tous. Et nous n’oublions pas les cahiers en “papier brouillon” que tu donnais toi-même à tes jeunes élèves de l’école Anouban, il n’y a pas si longtemps…
Pour l’adresse française du bureau d’Histoires Recyclables, tu la trouveras en page « Le projet » puis « Aider HR » de ce petit site. N’oublie pas de préciser dans ton courrier votre adresse postale !
Merci pour le courant d’air marseillais.
Amitiés,
Salut les p’tits loups!
Je rattrape mon retard en profitant d’un we à rallonge pour découvrir vos derniers échanges et dernières actions. C’est drôle et c’est fou de vous imaginer dans ces contrées que nous ne connaissons ici que de part le nom de son pays! Et c’est juste trop fort de prendre la mesure de la conviction de certains citoyens de ce monde et de leur combat pour protéger les ressources, l’environnement, bref pour un avenir, pour nos enfants…On aimerait bien vous filer un p’tit coup de pouce a défaut de vous rejoindre sur la route, et surtout on veut recevoir une carte postale!!!! Alors si vous pouviez nous donner une adresse ou envoyer matière à participer a cette aventure… Des bizzz marseillaises!