Le 16 Juin, Haniland Products/King Fishers : Recyclage du papier à Luchun
Derrière une porte rouge, ornée de dragons et de lampions d’une ruelle de Luchun, nous avons trouvé une cour où s’activaient une dizaine de travailleuses. A l’extérieur, plusieurs tamis s’apprêtaient à recevoir le broyat de papier tout juste mixé dans de grandes bassines ; dans une pièce s’étalaient les rayonnages de feuilles de papier déjà colorées et pressées en train de sécher ; dans la suivante, trois femmes découpaient et collaient des cartes postales tandis que les enveloppes elles-mêmes prenaient forme dans d’autres mains agiles dans l’entrée du bâtiment. Bienvenu au quartier général du projet King Fishers[1] basé à ce jour sur une activité de recyclage de papier par des femmes en difficulté.
Véritable petite entreprise, King Fishers a été fondée en Novembre dernier par un couple de Singapouriens désireux d’offrir leur soutien à des femmes dans le besoin. M. KC Leong et son épouse Mme Nan étaient arrivés cinq années plus tôt à Luchun. Le temps d’apprendre le Hani, le temps de sympathiser avec des villageois, les temps de se plaire dans cette petite ville encore fortement marquée de traditions, mais aussi le temps d’entendre des histoires personnelles difficiles et de choisir d’intervenir, avec leurs moyens. Ils réfléchissent à des produits réalisables avec les matériaux locaux, quand la majorité des entreprises de la ville se fournissent en composés depuis Kunming où elles renvoient ensuite leurs marchandises ; un « gaspillage » selon le couple… En 2009, l’idée leur vient : récupérer les magazines et journaux périmés stockés dans des bâtiments gouvernementaux pour les recycler sous forme de cartes postales. Une fois les autorisations obtenues, le couple commence à expérimenter son idée, étape par étape… « Faire du papier recyclé a l’air tout à fait facile lorsqu’on consulte des sites internet ; effectivement, on peut s’y amuser en famille le week-end. Mais lorsqu’il s’agit de vendre ensuite nos réalisations, il y a une homogénéité de finesse, de couleur… qui sont bien plus difficiles à respecter ». Alors ils apprennent ensemble avec les premières femmes engagées dans le projet. Pour broyer les journaux par exemple, Mme Nan a « cassé quatre robots de cuisine ! » avant de tester une machine plus solide et beaucoup moins onéreuse utilisée dans toute la région pour concasser les graines de soja nécessaire à la préparation du tofu. Tentative réussie : cette machine tourne désormais quotidiennement pour fournir la matière première aux femmes. Il a ensuite fallu apprendre à doser la quantité d’eau, et celle de pate apposée dans les tamis. Le tissu était cher et indispensable à l’étape finale de séchage des feuilles colorées : une amie les a prévenus que les grands hôtels se débarrassaient parfois de draps de lits et en deux temps trois mouvements, Mme Nan avait obtenu l’accord de plusieurs gérants hôteliers pour récupérer les pièces de coton qu’elle n’avait plus qu’à recouper aux dimensions voulues. A partir de ces beaux papiers, il n’y a plus qu’à découper les motifs et les coller sur les fonds de carte en suivant les designs créés pour eux par une amie de Singapour. Il fallut aussi en amont une explication sur le pourquoi des cartes dont personne localement n’a l’habitude de s’offrir ainsi que des leçons de découpages pour leurs doigts agiles à la broderie mais non habitués aux ciseaux ou massicots ; « aujourd’hui, toutes ces femmes travaillent mieux et plus vite que moi-même, je suis vraiment fière d’elles». Et leurs productions partent pour des commandes à Kunming (capitale du Yunnan), à Singapour et aux Etats-Unis.
Les dix femmes qui travaillent actuellement dans l’entreprise viennent de villages voisins et ont souvent une histoire personnelle douloureuse. De celle qui a fui un mari violent à celle qui a perdu sa petite maison dans les pluies diluviennes d’il y a deux ans, elles se sont toutes présentées avec une volonté forte d’apprendre un travail motivée par un besoin réel. Elles ont toutes un autre petit emploi dans la matinée : vendeuse de beignets, de légumes de leur jardin au marché, etc. et sont donc à mi-temps dans la confection des cartes postales. Pour cela, elles touchent un salaire minimum qui constitue la charge principale du projet par rapport à des matières premières presque toutes récupérées sans frais et à un démarchage pris en main par un réseau de relations du couple Leong. « Nous avions peu d’argent à investir nous-mêmes, mais nous avons réfléchi à une activité organisée pour assurer une redistribution des bénéfices en majorité à nos travailleuses ».
Mais l’entreprise de ce couple dynamique va au-delà de la simple confection de cartes de vœux. Ils espèrent mettre en valeur certains aspects de la culture Hani majoritaire de la région, à commencer par la reprise de certains motifs traditionnels des coiffes copiés dans les dessins des cartes. Cela passera aussi, l’espère Mme Nan, par remettre en valeur les savoir botaniques des anciens qui connaissaient les plantes et notamment les colorations quand les plus jeunes générations n’utilisent plus que des colorants artificiels pour teindre leurs vêtements. « Je sais que je peux trouver au moins quatre couleurs dans les plantes traditionnelles : le violet, le rouge, le jaune venant de certaines feuilles et le bleu extrait de fleurs. J’ai bien essayé déjà de les utiliser mais il semble que le papier ne fixe pas bien ces molécules. Je cherche actuellement un bon fixateur ou d’autres recettes de grands-mères pour me passer à l’avenir des couleurs chimiques dans mes papiers ». Les femmes, qui pour la plupart ne sont jamais allées sur les bancs de l’école, reçoivent également des cours de lecture et d’écriture Hani. Des formations sanitaires leurs sont dispensées, notamment sur l’allaitement maternel qui serait cause majeure de plus de 30% de malnutrition dans les villages de la région. Des visites médicales sont offertes régulièrement à leurs enfants. Par ailleurs, soixante enfants des villages sont sponsorisés par des familles Singapouriennes pour être appuyés dans leur scolarisation et suivis pendant près de 10 ans, « privilégiant ainsi le long-terme pour un certain nombre par rapport au ponctuel pour plus d’entre eux mais pour quel résultat ?», explique Mr. KC. Ces mêmes enfants viennent 2 à 3 fois par an au centre pour renforcer leur anglais en s’amusant (jeu de Uno, etc.) compensant ainsi les manques pédagogiques dans les écoles classiques, dixit KC. Et puis, après les cartes postales, la gamme ‘Haniland products’ s’augmente déjà de petits paniers en feuilles de magazines roulées intéressant plus le marché local et ils pensent déjà au thé biologique issu des petites exploitations de leurs travailleuses. Tout dernièrement, le couple a proposé à plusieurs hommes la réalisation de bougeoirs en bambou pour les intégrer petit à petit dans leur démarche et leur offrir un revenu sans les voir quitter leur village pour une quelconque agglomération urbaine.
KC conclura sur cette phrase : « Nous sommes les bergers de ces femmes souvent marginalisées. Et bientôt, elles-mêmes deviendront les bergers d’autres femmes ». En redonnant dignité et espoir à leurs travailleuses et en leur confiant des responsabilités croissantes, le couple Leong souhaite avant tout les voir un jour reprendre le flambeau et, pourquoi pas, multiplier de telles initiatives.
Nous aurons reçu ce jour une sacrée leçon de motivation et de dynamisme ! Et une nouvelle graine dans notre verger des possibles…
[1] Le couple a baptisé son entreprise en s’inspirant du proverbe: “ Donne à un homme un poisson, tu lui offres à manger ce jour. Apprend lui à pêcher, tu lui offres à manger toujours ».
Paper recycling in Luchun
Haniland Products/King Fishers
Behind the red door decorated with dragons and lanterns in Luchun alley we’ve discovered a courtyard where ten female workers are set in motion. Outside, multiple sifters are being prepared for filling with some paper grinded to a tee and mixed in great basins; in one room, shelves of already colored and pressed sheets of paper are on display while drying up; in the next, three women are cutting and gluing postcards while the envelopes themselves are taking form in another pair of agile hands at the entrance of the building. In other words, welcome to the main district of the King Fishers project, today based on the activity of paper recycling, work done by women in difficult situations.
A small company indeed, King Fishers was founded last November by a couple of Singaporeans who desired to offer their support to women in need, KC Leong and his wife Nan had arrived in Luchun five years ago. They had time to learn the Hani language, time to get on well with the villagers, time to appreciate this small town that is still strongly characterized by its traditions, but also time to listen to stories of personal hardships and the choice of intervening with whatever means they’ve got. They think about feasible products with local materials, since the majority of businesses in town supply and assemble in Kunming where they eventually send the merchandise they produce; it is just “a waste” according to the couple…
In 2009, they had an idea: retrieve magazines and journals that were obsoletely stored in governmental buildings and recycle them in the form of postcards. Once the license was obtained, the couple began to experiment with their idea, step by step… “Making recycled paper seems really easy when you look at some Internet sites; in fact, with such an activity one can entertain the whole family for the weekend. But since we are talking about selling it after the production, there is the homogeneity of thinness, of color… which is much more difficult to achieve.” And so they learned together with some of the first women engaged in the project. When grinding the journals for example, Miss Nan “broke four kitchen robots!” before trying out a more sturdy machine and also a much less expensive one. One that is used throughout the region for crushing grains of Soya needed for the preparation of tofu. Those who are tentative succeed: from the onwards, the machine has been on every day in order to provide the raw materials for the women. Then, it was necessary to learn how to gauge the quantity of water as well as the quantity of paste placed in the sieve. The fabric was expensive and indispensable in the final stage of drying up the colored sheets of paper: a friend had pointed out to them that big hotels sometimes rushedly dispose of bed sheets; Miss Nan acquired an agreement with multiple hotel managers to salvage cotton items that are no longer desired. Apart from those nice papers there is nothing left to do but to cut up the motives and glue them on the bottom of the card following the designs created for them by their Singaporean friend. We also need to explain a raison d’être for the cards, bearing in mind the locals do not have the habit of giving cards, as well as lessons in cutting, as their fingers though agile the area of embroidery are not used to chiseling or the paper guillotine; “today, all the women are working better and faster than myself, I’m truly proud of them.” And their products leave for the orders in Kunming (the capital of Yunnan), in Singapore and in the United States.
The ten women who are currently working for the company all come from neighboring villages and often have a painful personal story. From the one who fled her violent husband to the one who lost her small home in the torrential rains two years ago, they all display a strong will to learn the work, backed up by a real need. They all have another small job in the morning: they sell fritters and vegetables from their gardens on the market, etc. and thus are making the postcards on a part-time basis. For this they get a minimum salary, which constitutes the main cost of the project as opposed to the raw materials, which were nearly all retrieved free of cost combined with the adoption of the door-to-door selling using the Leong’s couple network of relations. “We didn’t have much money to invest of our own, but we have come up with an organized activity for ensuring a redistribution of the majority of profits to our workers.”
But this lively couple’s company goes beyond the simple making of wish cards. They hope to assert certain aspects of the Hani culture, which is the majority in the region, starting by reviving certain traditional motives of the culture such as coifs emulated in the designs of the cards. This will also happen, as Miss Nan hopes, by reasserting the botanic knowledge of the elders who knew the plants and notably the coloration process whereas the younger generations don’t use anything but artificial colors to dye their clothes. “I know that I can find at least four colors in the traditional plants: violet, red, yellow from certain leaves and a blue extract from flowers. I have already tried to use them, but it looks like the paper doesn’t fixate the molecules very well. I am currently looking for a good fixing agent or some other formulas of my grand-mother that will in the future allow me to have chemical colors in my papers.”
The women who, for the most part, never had the chance to sit behind school desks receive courses in reading and writing Hani. Sanitary training is given to them, especially for maternal breast-feeding which happens to be the major cause of more than 30% of malnutrition in the region’s town. Regular medical check-ups are offered to the children. Moreover, sixty children from the towns are sponsored by Singaporean families in order to support their schooling and look after them for almost 10 years, “thus preferring the long term for a certain number of student in comparison to short term for more of them but what would be the point?” explains Mr. KC. These same children come 2 or 3 times a year to the centre in order to better their English by playing games of Uno etc. and thus compensate the pedagogical short falling of the traditional schools, KC. said. After the production of postcards, the range of ‘Haniland products’ already includes little baskets made of rolled pages of magazines that is more interesting for the local market. They are already thinking of selling an organic tea that comes from the small farms of their workers. Finally, the couple has proposed to multiple men, the production of candlesticks made of bamboo to integrate them little by little into their thought process and offer them an income without seeing them leaving their village for an ordinary urban town.
KC concludes with this sentence: “We are the shepherdess of these often marginalized women. And soon, they themselves will be the shepherdesses of other women.” In giving dignity and hope to their workers and at the same time confidence with the ever-rising responsibilities, the Leong couple wishes, above all else, to see the day when they pass the relay baton and, perhaps, multiply similar initiatives.
We have received a beautiful lesson in motivation and dynamism! And a new seed in our orchard of possibilities…
Tags: gestion des déchets, la Chine, le travail social, recyclage papier entreprise, yunnan




coucou, c’est Sylvie
A propos du fixateur pour les couleurs, pour la teinture de la laine nous utilisions de la pierre d’alun peut-être ça marche pour le papier?
biz
Bonjour , je vis au Gabon , j’ai été passionné par votre article sur le recyclage du papier , existe t’il d’autres articles relatifs au compostage , à la purification de l’eau , à l’élevage de volailles et porcins nourris avec des tubercules de manioc , etc…
Toutes solutions qui permettraient , par le biais d’associations villageoises , de créer des emplois et des revenus à des personnes qui en sont aujourd’hui dépourvues .
Encore BRAVO pour vos travaux et par avance merci si vous avez des indications à me faire connaitre .
E. FUZEAU.