…Tourfan, Région autonome Ouïghour du Xinjiang, Juillet 2011…
Les séchoirs à raisin sont encore vides en cette mi-juillet. Timour nous confie que la production des vignes cette année sera moins bonne que la précédente. Il sera difficile d’en savoir plus quant aux causes de cette diminution. L’observateur néophyte supposera qu’assurer une grande récolte de raisin chaque année au milieu du désert n’aura été qu’un bref rêve de quelques vignerons fous. Mais ce serait là sous estimer l’ingéniosité des Ouïghours de Tourfan et ne pas connaitre l’âge de leurs karez.

Tourfan[1], ville chinoise de la vaste région chinoise du Xinjiang[2], est au cœur de la deuxième plus grande dépression au monde en dessous du niveau de la mer. Surnommée la « brillante perle de la Route de la Soie » par ses habitants, elle était étape pour les voyageurs – commerçants, soldats, intellectuels, religieux – circulant sur la voie nord de la mythique Route de la Soie. Longeant les Tien Shan ou Monts Célestes, ils évitaient ainsi le brulant désert du Takla-Makan, qui se traduit du turki[3] par « entrez et vous n’en sortirez jamais ». Dès le IIème siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au VIIIème siècle de notre ère, de Xi’an en Chine jusqu’aux rives orientales de la Méditerranée – et inversement – des caravanes transportaient vers l’ouest de la soie, des fourrures, des céramiques, de la cannelle et de la rhubarbe, et vers l’est de l’or, des métaux et pierres précieuses, des textiles, de l’ivoire et du corail. Peu de caravanes effectuaient le voyage en entier, et des oasis, telles que Tourfan, devaient alors leur prospérité à ses centres de commerce où s’échangeaient denrées, tissus mais aussi idées et croyances. La survie de ces oasis dépendait alors de leur arrosage. Les dernières de ces cités du désert qui ont su traverser le temps, sont celles qui disposaient du meilleur approvisionnement en eau. Tourfan, également appelée « terre de feu » à cause des températures excédant 40˚C de Juillet à Septembre, fait partie de ces survivantes grâce à son ingénieux système de karez.

Les karez (persan) ou qanât (arabe) constituent le système d’approvisionnement historique de certaines populations vivant sous les climats arides et secs de l’Afrique du Nord et de l’Asie. Vaste réseau de puits et de canaux souterrains, les karez captent en amont les nappes d’eau plus ou moins profondes alimentées par la fonte des neiges et des glaciers, et évitent de perdre ce liquide précieux par fuite ou évaporation. Les puits verticaux réguliers – de plusieurs dizaines jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur – permettent d’accéder aux galeries horizontales souterraines, pour leur creusage et entretien, et pour y puiser l’eau. Par gravité, l’eau s’écoule dans les canaux en profondeur jusqu’au sous-sol de l’oasis. En aval les karez ressurgissent et alimentent les canaux de surface fournissant boisson et irrigation, précieux pour la population et ses vignes et jardins. Des réservoirs stockent l’eau pour les habitations et les champs, et l’air des canaux rafraichit pendant l’été certaines pièces de la maison.



Les aïeux de Timour, Ouïghour[4] musulman, guide depuis vingt sept années, faisaient parti des riches familles du centre ville de Tourfan qui finançaient le creusage des karez et leur entretien. Jacob, Ouïghour originaire de Tourfan, rencontré sur la colline rouge d’Urumqi, nous raconte que son grand-père creusait encore des karez à son époque et que son père continue de s’en servir pour ses champs. Depuis deux mille ans des milliers de canaux, courant parfois jusqu’à cinq kilomètres, assurèrent l’essor de l’oasis de Tourfan. Prélevant l’eau des Monts Célestes et des Montagnes Flamboyantes, en trompant la vigilance d’un soleil assoiffé, les karez ont bâti la renommée de Tourfan, ses caravansérails et ses vignes. Son raisin est encore le plus réputé de Chine et serait le plus sucré au monde.

Mais aujourd’hui la situation est toute autre. Dans la ville se déversent des flots de touristes chinois et étrangers venus visiter en un temps record les cités antiques des environs. Les hôtels et les grands immeubles poussent plus vite que le raisin et tous les soirs d’été, la fontaine de la ville crache de longs jets d’eau à la gloire de la nation. Au delà de l’oasis, des têtes de cheval métalliques, nuit et jour, dans un va-et-vient incessant, extraient l’or noir du sous-sol. Au milieu du désert, d’immenses grues bâtissent d’improbables buildings à vingt étages. Quand on demande à Timour qui assure la maintenance des karez aujourd’hui, il s’agace. Plus des trois quart sont asséchés, dont la totalité alimentés par les Montagnes Flamboyantes, et les autorités cherchent à augmenter le débit des derniers quatre cent utilisés (sur les mille huit cent cinquante originaux). L’eau met deux jours à arriver des Monts Célestes, et en dérivant des rivières et connectant des canaux, les ingénieurs voudraient réduire ce temps à cinq heures. L’augmentation de la population, l’utilisation non raisonnée des eaux et le changement climatique ont contribué à l’assèchement des karez. L’eau gratuite auparavant, gérée par les riches familles et distribuée parcimonieusement, est à présent entre les mains de la République Populaire de Chine qui a connecté Tourfan à un réseau alimenté par des forages, pour assurer sa survie, son attrait touristique et son fameux raisin. Beaucoup d’habitants sont alors obligés de payer leur eau de boisson et d’irrigation. Néanmoins, les karez de la famille de Jacob,
qui vit dans la périphérie de Tourfan, leur fournit encore l’eau nécessaire pour leurs vignes. Ils ne payent que l’eau du réseau municipal, mais ont la charge de la maintenance des karez, tache dont ils s’acquittent depuis plusieurs générations. Dans le centre ville, là où la population est plus dense et les karez plus rares, tous les hivers, au moment où le niveau de l’eau dans les canaux est au plus bas, c’est l’état qui finance une petite équipe d’entretien d’une dizaine de personnes pour nettoyer et renforcer les galeries horizontales et verticales du centre ville. Mais on parle déjà de pomper l’eau du lac Kanas, dans la vallée de l’Altaï, la Chine ne reculant jamais devant des travaux pharaoniques.
Le « Karez Paradise » à l’extérieur de Tourfan offre aux touristes pressés une vision idyllique de ce système hydraulique d’antan qui n’a pu survivre à la société moderne. Les prochaines escales de Histoires Recyclables en d’autres pays d’Asie[5] apporteront sans doute un nouvel éclairage sur l’utilisation des karez au XIXème siècle.

Nos remerciements vont à : Timour qui nous a conduits au plus près des karez de la ville ; Jacob et son père, rencontrés au crépuscule à Urumqi ; Tristan, à sa curiosité et à ses grands talents d’interprète.
A écouter : airs et rythmes Ouïghour en fin d’après-midi
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Source : « De Xi’an à Kashgar sur les traces des caravanes » de Judy Bonavia, Guides Olizane, 2006
[1] En pinyin « Tulufan » ; pour les Ouïghour et les Anglo-Saxons « Turpan ».
[2] 1 600 000 km2, soit trois fois la superficie de la France, une frontière internationale de 5 600 km avec huit pays, la Mongolie, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde.
[3] D’après Ella Maillard « indigène du Turkestan, sédentaire d’origine iranienne, turquisé par suite d’invasions ».
[4] Les Ouïghours, d’origine turco-mongole, constituent l’ethnie majoritaire du Xinjiang, 45% dans la région contre 40% de Han (selon le recensement de 2000). A Tourfan, les Ouïghours sont largement majoritaires (70%).
[5] On trouve notamment des karez en Iran, Azerbaïdjan et Turquie.
Tags: eau et environnement, eau souterraine, la Chine, le changement climatique, oasis village, pollution des eaux, ressources en eau, secheresse
« l’herbe au goudron », naturellement!
Chères Margaux et Cécile,
Zdrasvouityé (bonjour en Russe),
Excusez notre réponse un peu tardive mais ces dernières semaines ont été chargées. L’arrivée dans un nouveau pays nécessite toujours un peu de temps pour prendre ses repères, rencontrer de nouvelles personnes, et puis trouver où dormir, où manger… Mais nous nous sommes aérés pendant 4 à la campagne à plusieurs dizaines de kilomètres d’Almaty, lors d’un festival où nous étions volontaires pour nous occuper des déchets avec une association Kazakhe.
Comme vous l’écrivez, nous préférons la campagne à la ville, l’herbe au goudron et les arbres au béton, mais les grandes villes sont le passage obligé lors de notre arrivée dans un nouveau pays. D’une part pour régler quelques formalités administratives et d’autre part pour rechercher des personnes et des associations qui pourraient nous aider à mieux comprendre les problèmes liés à l’environnement dans leur pays et à visiter leurs projets. Cependant, Almaty est une ville très agréable puisqu’il y a beaucoup d’arbres arrosés par les canaux qui amènent l’eau des montagnes environnantes vers la ville. Et puis nous y avons rencontré des gens très accueillants qui nous ont ouverts grand la porte de leur maison. Aussi, d’autres personnes toutes aussi accueillantes se sont interessés à notre projet et nous allons travailler avec eux pour former d’autres Clubs de Jeunes, des Eco-Clubs, comme nous l’avions fait en Mongolie. Aviez-vous lu et écouté notre article suivant ? http://www.histoiresrecyclables.net/les-eco-clubs-et-histoires-recyclables/
A Almaty, il y a aussi de grands parcs, avec de grands arbres centenaires, marronniers, chênes, bouleaux, cyprès… où il fait bon se promener la journée et le soir, pour fuir la chaleur de la ville. Il faut dire que Almaty est située dans une cuvette entourée de montagnes, où il n’y a que très peu de vent pour chasser l’air chaud et la pollution. Et dans ces parcs, il y a beaucoup d’attractions pour les enfants. C’est comme la fête foraine, mais avec beaucoup plus de manèges et surtout ça dure toute l’année.
Nous pouvons dire que le Kazakhstan est un jeune pays libre. Il y a 20 ans, il est devenu indépendant après avoir fait parti du grand bloc soviétique, l’URSS (Papy vous expliquera…). Avant c’était la dictature de la pensée unique et puis les temps ont été particulièrement difficiles après l’indépendance du pays (ca aussi papy vous expliquera). Et, aujourd’hui les gens préfèrent regarder devant eux, plutôt que de rester dans le passé ; et ils s’ouvrent à toutes les cultures, autant de l’Est que de l’Ouest. Le week-end dernier, nous n’avons pas pu venir aux Médiévales de Mazères parce que nous étions à l’Eco-Fest, un festival de 3 jours autour de la musique, la spiritualité et l’écologie. Nous écrirons bientôt un article à ce propos.
Merci beaucoup les filles pour votre commentaire et nous espérons avoir répondu à vos questions. N’hésitez à nous en envoyer d’autres (même si vous avez mis votre cerveau au repos pendant les vacances) ou à les poser à papy…
A très bientôt.
Paka (au revoir en Russe)
Coucou tonton coucou amandine
On est en vacance chez papy et manou. Je suis allée avec Papy et Cécile visiter votre site, nous avons refait votre voyage et découvert Almaty. Nous avons regardé sur Google et vu que s’était une grande ville moderne au milieu des montagnes. Je pense que vous allez partir dans une autre ville, j’ai compris en vous lisant que vous preferiez la campagne.
C’est la fete du village, nous sommes allées aux manèges et beaucoup d’autres jeux. Ils y avait un orchestre « Emile et Image », nous on a bien aimé…papy a dit que s’était rengaine.
Y a t’il des fêtes, avec des manèges comme en France ou s’agit-il de fêtes plus particulières, faisant revivre le passé des gens, comme les médièvales à Mazères. Cette année, d’ailleurs je participe avec une copine de Brassac au spectacle final du festin.
Je vais arréter là, et me préparer pour aller déjeuner avec Papa et Maman qui viennent à midi. Hier soir ils étaient à Carcassonne pour voir un chanteur des années 80 J-L Aubert…moi je préfère Christophe Maé et Yannich Noa (Papy dit que Noa c’est de la soupe);Je vous embrasse trés fort ainsi que Cécile. Serez vous avec nous pour me voir….. aux Médièvles dimanche prochain ?????
On vous aime trés trés fort
Margaux et Cécile
Encore des histoires sur l’ingéniosité de l’homme mais aussi de sa capacité à bouleverser pour une société dite moderne, des éléments naturels.
Photos étonnantes de ces énormes cavités, nous avons encore beaucoup de choses à découvrir avec vous.
Biz
Manou