… de Novembre 2010 à Avril 2011…
Il faut avoir entendu le rire généreux de Naraa pour se faire une idée de toute l’énergie que renferme ce bout de femme. Mère de famille, business woman, présidente d’une association de solidarité, cette mongole qui a vécu 6 ans en France règne sur un gros carnet d’adresses dans la capitale et retient tout ce qui passe à portée de ses oreilles. Et, il y a juste un an, alarmée par son frère, gouverneur d’un soum à l’extrême ouest du pays, sur la situation catastrophique des éleveurs touchés par l’hiver féroce, elle mobilise son réseau et devient l’ange gardien de son village natal, Malchin soum. Cette jeune vocation en est d’autant plus forte, et étourdissante. Comme elle nous le confie elle-même : « Il y a un an, je ne rêvais même pas de ça. Et aujourd’hui, j’ai l’impression que je ne vis que pour ça. » Reprenons donc la petite histoire de cette grande dame à la poigne de fer sous son rire de velours…

Naraa a grandi dans une des régions les plus froides de Mongolie, la Province d’Uvs, à l’extrême nord-ouest du pays. Son petit village de Malchin, 2500 âmes, est situé à environ 3 heures de jeep de la ville d’Ulaangom, au cœur de la steppe. Si une partie des familles y réside tout l’hiver, la plupart d’entre elles rejoignent leurs campements d’été dispersés dès la fin du mois de Mai et y restent au milieu des troupeaux jusqu’à la rentrée scolaire suivante. Elle a ainsi connu la vie des nomades éleveurs pendant toute son enfance. Grandissant auprès de six frères dont cinq plus âgés, Naraa a, très jeune, affirmé un caractère déterminé, à l’image de cette anecdote qu’elle nous raconte un soir : « le Conseiller de l’Ambassadeur de Mongolie à Genève venait de Malchin. A l’occasion d’un de ses courriers, il avait fait suivre pour l’école des clichés de là-bas. J’ai été tellement émerveillée par une photo où sa fille posait devant un magnifique parterre de fleurs dans la capitale suisse que je me suis aussitôt jurée qu’un jour, je me ferais photographier moi aussi devant ces fleurs ! » Et elle éclate d’un rire franc auquel nous répondons sans hésiter. Car, Naraa, nous la connaissons un peu, suffisamment pour savoir que lorsqu’elle a une idée en tête, rien ne pourra l’en détourner.

Après son diplôme d’institutrice et quelques mois d’enseignement à l’école primaire, et avec la complicité affectueuse de son père, elle arrive à la capitale, Ulaanbaatar. Alors peut s’épanouir la volonté d’acier de cette jeune femme, en commençant par l’accomplissement de son rêve d’enfance… Quelles langues parle-t-on en Suisse ? Elle opte pour l’apprentissage du français. Bientôt, elle déniche dans une librairie un magazine français vieux de cinq ans qu’elle achète et parcoure les petites annonces dotées d’adresses postales. Et la voici envoyant des courriers à l’aveugle, demandant à pouvoir correspondre avec ces gens pour apprendre leur langue. Peu de temps après, Naraa arrive en France, près de Grenoble, pour vivre six ans loin de son pays et devenir une parfaite francophone. Après ce long séjour en terre étrangère, il y a le retour en Mongolie et l’ouverture de sa première affaire, une agence de tourisme, avec pour atouts sa connaissance poussée de la langue et de la culture françaises et son exigence de qualité. Les années passent et les affaires prospèrent. Naraa devient l’heureuse maman de deux petits garçons et la gestionnaire principale de nombreuses affaires.

C’est alors que le 03 Mars 2010, son frère Khalzaa l’appelle au milieu de la nuit, paniqué. Gouverneur dévoué de leur village d’enfance, il voit mourir par milliers les animaux des troupeaux, des dizaines de familles se retrouvent sans aucune ressource par des températures persistantes dans les -50˚C et ce, alors que l’hiver est loin d’être terminé. La population de Malchin affronte ce qu’on appelle un dzud : un évènement climatique extrême tel que la Mongolie en connait régulièrement . Mais cette année-là, la situation dépasse toute capacité de réaction des éleveurs. Les ONG internationales se mobilisent pour aider le pays, qui subit cet hiver-là la perte de 8,5 millions de têtes de bétail, soit 20% de son cheptel national . Mais si 28% de la population mongole est directement touchée par cette catastrophe, des villages isolés tels que Malchin ne reçoivent aucun support à temps. Et ce que redoute Khalzaa au-delà de la pauvreté extrême et soudaine de ses concitoyens, c’est leur fuite vers la ville. La Mongolie affronte en effet un phénomène d’exode rural majeur qui gonfle sans cesse les zones de ger périphériques de la capitale. Mais les d’éleveurs poussés là par la perte de leurs troupeaux retrouvent souvent en banlieue urbaine une situation encore plus misérable. Ce coup de fil à sa sœur est pour le Gouverneur un acte de désespoir, et Naraa crée la fondation Sentier d’Action quelques jours plus tard, pour venir en aide au plus vite aux gens de son village d’enfance.
La première mission de la fondation est donc une mission d’urgence. Mobilisant ses amis en France, Naraa collecte des fonds avec lesquels elle achète et fait parvenir au mois d’Avril de l’alimentation pour sauver le bétail survivant. Une sacrée épopée dans des conditions difficiles, mais qui aboutit à la distribution des 26 tonnes de granulés achetés dans la République de Touva voisine (en Russie) aux familles de Malchin. Après la distribution des sacs, Naraa s’attarde dans son village, prenant le tems de discuter avec les éleveurs et d’évaluer les besoins de la communauté. Elle revient à Ulaanbaatar la tête bouillonnante : il y aurait tant à faire pour les aider ! Et la voilà liée de cœur et d’esprit à l’avenir de ses amis d’enfance. Dans ses priorités : organiser une opération « Achète-moi un mouton » pour reconstituer le cheptel décimé, faire venir une équipe de médecins pour offrir des consultations aux mamans et jeunes enfants, valoriser le maraichage pour diversifier l’alimentation des pensionnaires et lutter ainsi contre la malnutrition (viande et pates exclusivement pendant presque toute l’année), offrir un stage de perfectionnement aux professeurs d’anglais, construire des installations sanitaires appropriées pour l’école qui compte plus de 500 enfants , etc.
A écouter : Naraa en réunion
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Lorsque nous rencontrons Naraa à l’automne suivant, elle a déjà mené à bien une partie de ces activités. Mais elle a aussi équipé une salle de la maternelle de jeux moteurs, fait rénover entièrement la salle d’anglais, sponsorisé des cours de langues supplémentaires pour les meilleurs élèves de l’école. Car, comme elle nous le confie elle-même : « moi, je n’ai pas envie d’attendre. C’est mon tempérament. » Harcelant son réseau de connaissances en capitale, « il faut frapper à toutes les portes non ? », elle envoie des experts sur place, négocie des partenariats avec d’autres projets, les oreilles toujours aux aguets d’une nouvelle qui pourrait bénéficier à son village de Malchin. Tout en continuant de mener d’une main ferme ses différentes affaires, dont elle envisage désormais sous un autre œil l’utilisation des bénéfices.
Nous serons durant quelques mois témoins et parfois complices d’une autre mission d’évaluation à la fois sanitaire et agronomique pour monter un projet plus ambitieux de développement communautaire présentable aux bailleurs de fonds internationaux ; du design d’une yourte d’accueil de volontaires dans le village qui ferait aussi office de centre de formation ; de la séduction de meneurs de projets sur des éco-toilettes, des serres solaires passives ; de ses approches répétées auprès de plusieurs ambassades. Elle est partout ! Et en contact téléphonique permanent avec plusieurs de ses relais dans le village, à 1,300 km de distance.

Mais si Naraa semble s’aventurer dans toutes les directions, elle n’en reste pas moins les deux pieds sur terre quant aux objectifs de sa fondation : « Ça prendra du temps, et c’est vers les jeunes qu’il faut aller. Si les gens, plus tard, peuvent se préparer une salade de crudités au lieu de manger de la viande bouillie pendant des heures avec une bouteille d’alcool, ce sera une victoire pour moi. Je ne veux pas en faire des ingénieurs, je voudrais améliorer les choses de base. » Un rire contagieux et une énergie débordante sont deux impressions fortes que nous garderons de cette femme exceptionnelle à bien des égards. Longue vie à Sentier d’Action et au petit village de Malchin.
A écouter : Une petite réflexion de Naraa sur le don
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Pour en savoir plus sur la Fondation de Naraa, Sentier d’Action : www.suje.webou.net
Tags: école et éducation, Femme mongole, Mongolie, NGO, ONG de solidarité
Alors des passionaria de l’environnement, en harmonie avec une économie respectueuse de la population, y’en a plein dans le monde, c’est génial; l’espoir revient.
BB
Guy,
Les contraintes climatiques nous avaient poussés à passer l’hiver en Mongolie. Là-dessus se sont greffées des rencontres avec des porteurs de projet locaux et internationaux, interressés par la mallette pédagogique de HR… Alors nous avons semé des graines et laissé venir le printemps pour les voir éclore. Mais l’ouest nous appelle, et d’ici quelques semaines nous serons au Kazakhstan.
Merci de ta fidélité,
A bientôt.
Salut Wil,
Je reconnecte votre périple. Votre voyage est vraiment impressionnant. Vous semblez avoir fait un stop longue durée en Mongolie.
Bonne route à vous deux.
Take care.
Guy
Encore une femme courageuse qui donne de son temps de son énergie et qui ne manque pas d’imagination dans les pires situations. De beaux visages d’enfants rieurs aux joues rondes et roses. Trés beau témoignage de solidarité.
Salut les copains,
Merci pour ces beaux articles et ces photos enchanteresses. J’ai beaucoup pensé à vous en relisant le « Courrier de Tartarie » de Fleming. On retrouve pas mal d’éléments cités dans les HR.
Continuez!
Tout va pour le mieux ici à Luang Prabang…le pont en bambou s’est bien fait emporté par les crues de la Nam Khan, les températures montent, Pimai fut une folie, et les sourires sont toujours là.
Besos
F&C