Le village de An-Long, un concentré de bonnes idées

2010
08.27

… du 11 au 13 Aout 2010…

Le village de An-Long, situé à une heure à l’ouest de la grande ville de Chengdu (Sichuan, Chine), est à ce jour reconnu comme un rare modèle de village écologique en Chine. Il a été le champ d’action de la Chengdu Urban River Association (CURA) alors que l’intensification agricole à grands renforts d’intrants chimiques et l’exode rural sévissaient dans la communauté. Au début des années 2000, une politique d’extradition des terres fut même développée par le gouvernement local qui y voyait la seule solution à la pollution aggravée des rivières Zu Ma et Fu Man qui plus loin rejoignent la capitale provinciale. Or, aujourd’hui, un certain nombre de fermiers utilisent des techniques agricoles écologiques, couplées à un traitement en circuit fermé des déchets organiques et d’un traitement individuel par phyto-lagunage des eaux usées. Que de chemin parcouru en cinq années !

A écouter : l’ambiance du village d’An-Long

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En arrivant dans la maison de la famille Gao, nous franchissons une allée ombragée qui bruisse de cigales et d’oiseaux. D’autres passereaux s’envolent d’un fossé lorsque nous visitons le jardin où se mêlent les espèces de légumes et d’aromates. Il est protégé par les nombreux pieds de piment, basilic et autres espèces répulsives des invasions d’insectes dont les rosiers régulièrement plantés révèleraient aussitôt la présence. La diversité des papillons irise les buissons et les cours d’eau regorgent de libellules. Nous sommes dans la propriété d’une famille qui a suivi CURA dans ses interventions dès l’année 2005, choisissant d’essayer le virage vers l’agriculture organique pour ne pas perdre leurs terres qui ne leur fournissaient plus alors que 30% de leurs revenus – nécessairement complétés par des emplois à la ville sur des chantiers pour le fils. Aujourd’hui, ce sont six personnes qui se partagent une charge de travail certes accrue, mais rétribuée par une production à valeur ajoutée et une préservation de leur environnement pour une utilisation encore longue de leurs terres.

Dès notre arrivée, le déjeuner est servi : huit plats végétariens issus directement du potager et délicieusement cuisinés. Pour se rafraichir, la fille de M. Gao a été cueillir quelques brins de menthe et tiges de citronnelle qu’elle a baignées d’eau chaude dans un grand pichet. Nous nous régalons. Chaque jour, cette famille de six personnes consomme ainsi 5 kg de sa production maraichère biologique[1]. Derrière l’habitation principale, nous découvrons plus tard les éco-toilettes. Suivant une technique de séparation des fèces et de l’urine, biomasses sèche et liquide sont retraitées l’une dans une cuve à biogaz avec les fumiers animaux et l’autre dans une petite station de phyto-lagunage qui débouche sur une mare à poissons. La première, basée sur un principe simple de production de méthane en anaérobie, peut alimenter temporairement des cuisinières. Dans un second temps, les matières décantées sont ramenées vers les fosses à composte où se retrouvent également tous les restes organiques et qui au bout d’un an sont brassés en un riche mélange pour être restitué à la terre du jardin. La seconde assure une évacuation d’eaux grises assainies vers la rivière, dans un pays où moins de 10% des eaux usées sont traitées et finissent généralement telles quelles dans la nature.

A écouter : explications par Mlle Wang Ling Zhen du lagunage

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En nous promenant dans le village, nous découvrons chez d’autres agriculteurs des rizières splendides. Les canards adultes caquettent dans leur enclos, privés récemment de leurs libres allers et venues dans ces champs lorsqu’ils étaient plus jeunes ; ils débarrassaient ainsi les carrés des vers parasites et des herbes invasives qui auraient gêné les plants de riz. Maintenant qu’ils sont gros, ils pourraient abimer la récolte et les voilà dorénavant nourris au grain de maïs de la maison avant d’être vendus. On nous offre à l’ombre d’un abri une juteuse pastèque qui nous rafraichit.

C’est par cette gestion respectueuse des cycles naturels et de leurs déchets que la famille Gao et leurs voisins ont pu revaloriser leurs productions agricoles tout en assainissant leurs terres et leur environnement. Mais cet effort ne serait pas viable sans un débouché commercial qui rétribue à leur juste valeur le travail de ces agriculteurs. Les légumes biologiques de An-Long sont vendus à la ville de Chengdu auprès de consommateurs réguliers : en échange d’une cotisation mensuelle, ils reçoivent un panier hebdomadaire livré directement à leur domicile. C’est un principe d’AMAP[2], une relation directe du producteur au consommateur et qui revalorise une agriculture biologique pour une alimentation de qualité. Chaque semaine, M. Gao et son fils rendent visite ainsi à 80 clients de Chengdu, ce qui les occupe bien deux grosses journées à bord de leur petit camion. Pour la présidente de l’association CURA, Mme Jun Tian : « le panier est petit, mais le symbole est grand pour ces nouvelles relations que ruraux et urbains tissent autour de leur alimentation saine ».

C’est  une intervention très complète et long-termiste de l’association que nous découvrons à An-Long, effectuée sur ce site depuis 2003 et suivant deux mots d’ordre précis. Tout d’abord, « faire soi-même », à savoir que toute nouvelle installation est bâtie par les paysans eux-mêmes, guidés par des experts et techniciens invités par l’association mais sans contraction d’entreprise extérieure. D’autre part, « convaincre par l’exemple », chaque nouvelle idée étant dupliquée en deux ou trois exemplaires seulement au début, et jusqu’à ce que les premiers résultats positifs convainquent d’autres familles de vouloir adopter les techniques proposées. Par ailleurs, des efforts sont menés sur l’éducation et la sensibilisation des agriculteurs, des jeunes, mais aussi des citadins. Mme Jun Tian commente : « En Chine, l’enseignement se concentre sur la théorie. Nous savons que l’environnement doit être protégé, car on nous le répète sans cesse. Mais si on n’apprend pas des techniques concrètes, nous ne passons pas à la pratique. C’est un défi pour CURA dans sa sensibilisation à l’environnement ». L’association organise des formations diverses pour les personnes intéressées. Elle propose également des diaporamas durant lesquels les activités sont expliquées par les fermiers eux-mêmes aux autres membres de la communauté. Les consommateurs de la ville sont régulièrement invités à des visites de An-Long, pour discuter librement avec les villageois, voire participer le temps d’une journée aux travaux des champs. Et là est une autre clef de la réussite de l’association dans ce village modèle : sensibiliser aussi les citadins et faciliter une restauration de ce lien entre gens de la ville et de la campagne trop souvent effiloché dans les frénésies du développement. Or, les efforts réalisés auprès de communautés villageoises dans d’innombrables « projets de développement durable » sont trop souvent ruinés par leur déconnection d’avec une population citadine plus nombreuse et détentrice d’un pouvoir d’achat et de décision qu’elle oriente dans une autre direction. Ainsi, la collaboration des gens de la ville aux transformations de l’agriculture est indispensable, et CURA a su dès le début l’intégrer dans son approche.

A l’heure d’aujourd’hui, le succès de ces initiatives à An-Long gagne en popularité. Par exemple, nous avons aperçu un « livre d’or » de la famille Gao où apparaissaient les messages d’une huitaine de journalistes, majoritairement américains, depuis le mois de Mai 2010 ; et durant notre premier jour, nous avons croisé une délégation de six membres du Bureau National de l’Environnement venue visiter les installations. Mais c’est un effort de longue haleine que de changer les habitudes des gens et si une centaine de familles possèdent aujourd’hui des éco-toilettes dans le village, ce ne sont que 8 producteurs qui ont su à ce jour développer leur réseau de clientèle pour passer à une agriculture biologique rémunératrice. Ainsi, le travail continue : mobiliser plus de familles autour de pratiques écologiques, sensibiliser d’avantage de citadins au respect de l’environnement et aux bienfaits d’une alimentation saine, réconcilier les jeunes avec la campagne pour qu’ils ne fuient pas vers les lumières de la ville, répéter que le bétonnage des berges ne sera pas sans conséquences quand beaucoup de villageois y voient plus de propreté ou les élus des arguments électoraux…

Bien sur, la réputation de An Long vient aussi de son unicité ; l’exception dans un pays d’agriculture intensive hyper industrialisée. Mais il y a des jeunes gens stagiaires qui viennent chaque été vivre dans des familles de An-Long pour apprendre les méthodes écologiques. Et il y a des jeunes femmes comme Tsang Ta (« Pêche »), 19 ans, venue de son Guizhou natal de son propre chef après le lycée pour apprendre le travail de l’agriculture biologique : « Je ne voulais pas aller à l’Université et je voulais essayer d’améliorer la qualité des produits fermiers de mes parents. La plupart des jeunes pensent que c’est trop dur. Quand je suis arrivé pour passer six mois dans le village, nous étions plusieurs dans mon cas, mais aujourd’hui je suis toute seule. Après cet apprentissage, je vais rejoindre l’exploitation de ma famille et y introduire l’agriculture biologique».

Pour en savoir plus sur les projets de l’association CURA : www.rivers.org.cn

Et pour en savoir plus sur les techniques de retraitement des déchets organiques et des eaux usées, une fiche pédagogique est en cours de rédaction !


[1] L’agriculture biologique se caractérise principalement par son refus d’utiliser des produits chimiques, une tentative de renouer avec des méthodes traditionnelles, dans un respect du vivant et des cycles naturels.

[2] AMAP : Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne. L’objectif d’une AMAP est de favoriser l’agriculture paysanne et biologique qui a du mal à subsister face à l’Agro-industrie. Le principe en est de créer un lien direct entre le producteur et le consommateur qui s’engage à acheter la production de celui-ci à prix équitable. Définition du site officiel www.reseau-amap.org

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