Le Riz

2010
06.22
Introduction
Nous avions déjà remarqué qu’au Laos les agriculteurs faisaient pousser essentiellement du riz. Tout comme dans la grande majorité des pays d’Asie, mais aussi en Afrique et en Amérique du Sud, le riz est la base de l’alimentation. Au Laos, on consomme le riz gluant avec les mains et on le trempe dans des sauces plus ou moins épicées. On l’accompagne de feuilles cueillies dans la forêt, de viandes préparées de diverses façons ; viande de porc grillée ou bouillie, viande de poulet, de buffle, de chauve-souris… Quand on passe la frontière chinoise, on se rend vite compte que les gens préfèrent consommer le riz cuit à la vapeur et le mangent à l’aide des baguettes. Les accompagnements ressemblent à ceux du Laos, mais en Chine, quand on parle de viande, c’est d’abord de la viande de cochon mais bœuf, volailles et autres sont aussi disponible sur demande. En Europe, et plus précisément en France, on mange aussi du riz, cuit à la vapeur, avec la fourchette, mais on ne le cultive qu’en faible quantité. Il est importé d’Asie.

Epi de riz en Chine

Alors, comment fait-on pousser le riz au Laos et en Chine ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer dans cette première fiche pédagogique.

Les différents modes de culture du riz

L’abattis-brûlis

Au Laos, certains villages de montagne emploient encore cette technique très critiquée pour son impact écologique. Ces villages sont environnés de terrains accidentés, au milieu de collines et de montagnes aux pentes très raides. Les surfaces planes sont rares et les paysans ont été obligés d’adapter leur agriculture à leur environnement ; et d’adapter violemment leur environnement à leur agriculture. Ils font pousser leur riz sur ces pentes raides. Comment se déroule le cycle de production ?

            L’apport en eau

Ce type de culture du riz trouve l’eau dans les pluies de mousson. C’est un « riz pluvial ». En effet, le Laos connait une saison des pluies qui s’étale de Juin à Septembre, bien que d’une année à l’autre les dates changent de même que la pluviométrie. Cette saison des pluies peut être très violente et conduire à de fortes inondations et à des glissements de terrain. Le paysan ne fait pas d’aménagements particuliers sur son terrain pour retenir ou bien guider l’eau. La plante trouvera son eau dans la terre où la pluie se sera infiltrée.  Ainsi le calendrier de l’abattis-brûlis est calé sur cette saison des pluies dont l’apport en eau pour la plante dépend à 100%.

            Le défrichage et le brûlis

Au mois de Mars, les paysans du village commencent par « nettoyer » le terrain où ils cultiveront le riz. Une parcelle est complètement débarrassée des arbres, arbustes, broussailles et herbes. A coups de serpes, faux, machettes et houes les villageois coupent tout ce qu’ils croisent sur cette pente raide. Puis ils laissent le tout sécher alors que la saison chaude est au plus fort. Autour du mois de Mai, avant les premières grosses pluies, les paysans mettent le feu à tous ces troncs, branches et herbes séchés. Les cendres vont enrichir le sol en sels minéraux. On voit alors d’immenses feux qui dévorent le flanc des montagnes. Pendant plusieurs semaines, le soleil est en permanence voilé par les fumées des brulis et de temps à autres des cendres pleuvent sur le pays. Enfin, les premières pluies de l’année, vers le mois de Juin, vont faire ruisseler et infiltrer les cendres dans le sol.

Un champ défriché et brûlé au Laos


Carrés défrichés à flanc de colline près d’un village au Laos

            Le semis et le désherbage

La saison des pluies bat son plein et les paysans déménagent du village pour s’installer dans leur cabane prés du champ pour toute la saison. En effet, après avoir semé leurs graines de riz, il faut en permanence désherber le terrain. Les abondantes pluies sont sources de vie pour une multitude de végétaux qui rentreraient en compétition avec le riz. Ce dernier a toutes les attentions du paysan qui travaille d’arrache pied pendant ces quelques 4 mois de mousson.

            La récolte et la préparation du riz

Le riz arrive à maturité autour des mois d’Octobre et Novembre. Il n’existe pas de machines qui auraient automatisé la récolte, c’est tout le village qui est mobilisé, faucille à la main pour un travail éreintant. C’est le fauchage. Puis les gerbes de riz fauchées sont battues pour récupérer les grains. Ensuite les grains sont pilonnés pour se débarrasser de l’enveloppe protectrice qu’on appelle le son. Et enfin, on procède à différentes phases de tamisage, de la plus grossière à la plus fine, pour enlever tout le son du riz.

Une grand-mère Lao préparant le riz avant cuisson

Calendrier agricole estimatif :

Jan Fév Mar Avr Mai Jui Jui Aou Sep Oct Nov Déc
    Défrichagepuis SéchageetBrûlis Semis Pousse Pousse Pousse Pousse Récolte  

             L’avenir de cette agriculture au Laos

Avant, les paysans Lao organisaient des rotations de 10 ans sur les parcelles. Ainsi, la première année, les paysans cultivent le riz sur une première parcelle puis iront cultiver la deuxième année une deuxième parcelle, laissant la parcelle de la première année en jachère, pour revenir dessus au bout de 10 ans, et ainsi de suite. Ce système de rotation permettait à la terre de se reposer et aux matières nutritives de se régénérer. Néanmoins, chaque village occupait alors une très grande surface et pratiquement toutes les forets primaires du pays ont disparu.

Aujourd’hui, pour des raisons environnementales, le gouvernement du Laos a réduit le système de rotation à 3 ans, espérant réduire les surfaces cultivables et laisser les forêts se redévelopper. Mais les paysans épuisent encore plus rapidement le sol et leurs rendements vont en diminuant. Peu à peu, le gouvernement pousse les paysans des montagnes à descendre vers la plaine et à passer à une agriculture en rizières. Transition difficile pour le paysan qui ne connait que l’abattis-brulis, méthode agricole en voie de disparition au Laos.

La rizière

Dans les vallées, sur des plaines, les paysans ont opté pour les rizières. Le principe est très simple. Contrairement à l’abattis-brûlis, le riz a toujours les pieds dans l’eau. Cette eau proviendra alors des pluies – rizière pluviale – ou d’un réseau d’irrigation plus ou moins modernisé – rizière irriguée. Les rizières sont constituées de plusieurs parcelles de terrain en étages, les parcelles étant de plus en plus basses. Ainsi la parcelle du haut est remplie d’eau et par un système de déversoirs et vannes, l’eau est amenée par gravité vers les parcelles du bas.

Du riz les pieds dans l'eau en Chine


Rizière pluviale au Laos

            L’apport en eau

Les parcelles, qu’on pourrait aussi appeler bassins, se remplissent soit, pour les rizières pluviales, par les pluies, soit pour les rizières irriguées, par les eaux déviées des rivières. L’irrigation des rizières peut permettre d’augmenter le nombre de récoltes pendant l’année. En effet dans certains régions du Laos, suffisamment ensoleillées et humides pour le riz, on arrive à 2 récoltes par an. Dans certaines parties du Vietnam, on arrive même à 3 récoltes par an.

Pour les rizières irriguées, le paysan contrôle lui-même le remplissage des parcelles par un système complexe de déversoirs, de vannes et de dérivations. En amont, le cours d’une rivière sera dévié pour remplir un canal, dit canal d’irrigation. Parfois, la dérivation de la rivière se fait à des kilomètres en amont des rizières et le canal courre lui-même sur des kilomètres. Sur des exploitations modernisées, on utilisera directement de grosses pompes pour se servir directement dans les rivières et le canal d’irrigation, bétonné, pourra charrier des mètres cubes d’eau qui irrigueront plusieurs hectares de rizières. Le canal d’irrigation a été creusé de manière à ce que l’eau se déplace uniquement par la force de la gravité vers les rizières et celles-ci auront une pente dessinée en fonction de l’endroit où passe le canal. Au niveau des rizières, le canal est muni de plusieurs vannes et ramifications pour pouvoir inonder les bassins. Les bassins eux-mêmes communiquent entre eux grâce à des ouvertures, ouvrables et fermables à volonté, en fonction des besoins en eau. Bien souvent, ces communications entre les rizières sont pratiquées par les paysans d’un coup de houe bien placé ; ou encore un bambou fera office de déversoir.

Déversoir en bambou entre deux bassins en Chine


Canal d’irrigation bétonné au Laos


Canal d’irrigation en amont des terrasses en Chine

            La préparation de la rizière

Avant d’inonder les rizières, et peu de temps après la précédente récolte, les paysans feront paitre leur bétail, bœufs et buffles dans les rizières asséchées. Leurs excrétas fertiliseront le sol. Les herbes folles qui y pousseront seront coupées et leur décomposition ira également enrichir le sol. La première inondation de la rizière, avec la première pluie (autour de Juin pour le Laos) ou l’irrigation, sera le moment de retourner la terre ; soit avec buffle et charrue, soit avec le motoculteur.

            La germination

Contrairement à la culture en abattis-brûlis, le paysan fait germer son riz avant de le planter. Sur des parcelles préalablement identifiées, le riz est semé en rangs serrés et germe en quelques semaines. Au tout début de la saison des pluies, on voit alors au milieu des parcelles fraichement retournées quelques autres d’un vert bouteille. Ce sont les plans de riz germés qui seront ensuite cueillis en bouquet avec leurs délicates racines pour être repiqués.

Jeunes plants de riz prêts à être repiqués au Laos

            Le repiquage

En lignes serrées, de l’eau jusqu’en dessous du genou et un bouquet à la main, les paysans, essentiellement les femmes, plantent par deux ou trois les plans de riz germés.

            La récolte

En fonction de l’altitude, des conditions d’ensoleillement et du taux d’humidité dans l’air, le riz se développera plus ou moins vite. Au Laos, le riz aura besoin de 4 à 5 mois pour arriver à maturité. Dans le sud de la Chine, dans des altitudes plus importantes, le riz aura besoin de plus de 6 mois. Le processus de récolte et de transformation du riz sont les mêmes que pour l’abattis-brulis : fauchage, battage, pilonnage et tamisage.

Calendrier agricole estimatif :

Jan Fév Mar Avr Mai Jui Jui Aou Sep Oct Nov Déc
Animaux dans les rizières Préparationet Germination Repiquage Pousse Pousse Pousse Récolte Récolte

             Les engrais et pesticides

D’une année à l’autre les paysans travaillent sur les mêmes parcelles. A cause de l’insuffisance de terres dans les plaines, il n’y a aucun système de rotation et de mise en jachère des terres. L’appauvrissement du sol a poussé les paysans à l’arroser d’engrais chimique.

Mais si l’engrais nourrit la terre à court terme, à long terme il provoque des déséquilibres de l’écosystème comparables à des pollutions. Cela entraine la disparition d’une faune qui régulait la prolifération des parasites. Alors, le paysan doit également arroser ses champs de pesticides chimiques. Ceux-ci renforcent la dégradation de l’écosystème naturel, et l’on obtient un cercle vicieux d’utilisation d’intrants chimiques (et couteux !) sur un sol de plus en plus appauvri.

A une époque, le passage de la culture sèche (comme le blé en Europe, par exemple) à la culture inondée (les céréales ont les pieds dans l’eau) a permis d’éliminer un certain nombre de petits parasites du riz de façon naturelle. Par ailleurs, l’habitude de faire paitre le bétail sur les rizières pendant la saison creuse fertilisait tout aussi naturellement les champs. Mais la recherche de meilleurs rendements et la diminution des parcelles cultivables ont bouleversé le fragile équilibre entre agriculture et environnement.

Les rizières en terrasse des Hani du Yunnan

Selon une vieille légende [voir sur ce même blog, dans la catégorie « des Histoires » : « La légende … »], les ancêtres des Hani pratiquaient la technique de l’abattis-brûlis, détruisant des forêts entières et tuant une multitude de créatures. Leur Dieu, à l’écoute des petites créatures en péril, passa un pacte avec le sorcier des Hani. Les Hani durent pratiquer une agriculture plus en harmonie avec leur environnement. Et c’est ainsi que depuis plusieurs siècles, dans la province du Yunnan du sud de la Chine, ce groupe ethnolinguistique a développé des croyances et un mode de vie en interaction permanente avec son environnement. Ils bâtirent alors à flancs de montagnes des terrasses de rizières irriguées [voir sur ce même blog, dans la catégorie «Histoires de biodiversité » l’article « Les rizières en terrasse des Hani »].

L’effet de ces rizières qui plongent en escalier jusqu’au fond des vallées, de 2000m d’altitude jusqu’à 200m, est spectaculaire. Mais une fois que l’œil s’y sera habitué, il remarquera que de grandes parcelles de forêts ont été préservées. En s’approchant, il s’apercevra aussi que les murets en terre délimitant les bassins sont riches de végétaux. Et en s’approchant encore plus, il observera des libellules, des papillons, entendra le chant des oiseaux et le coassement des grenouilles. Il verra dans l’eau des bassins des têtards, des escargots et leurs œufs rose vif, des poissons et toute une faune qui s’agite dans l’eau. En venant avant le repiquage, on verrait les canards s’ébattre dans les eaux et les buffles tirant la charrue dans la boue des rizières. C’est un formidable écosystème riche de sa biodiversité que les Hani ont su préserver et avec qui ils collaborent depuis des siècles.

Une libellule au milieu des rizières Hani en Chine


Ponte d’escargot dans les rizières Hani en Chine

Les fèces des buffles et canards fertilisent le sol, de même que toutes les créatures vivant dans l’eau. Les libellules et grenouilles qui sont des carnivores, s’occuperont des parasites qui pourraient nuire au riz. Les forêts piègent l’eau des nuages et contribuent au maintien d’un microclimat et à la recharge des nappes phréatiques qui elles-mêmes iront nourrir les ruisseaux qui irriguent les rizières. Aucun engrais ou pesticide chimiques ne sont utilisés dans ces rizières.

La moindre perturbation irréfléchie d’un de ces acteurs serait au détriment de l’environnement et conséquemment de l’homme. La colère du Dieu des Hani ne tarderait alors à faire trembler les terrasses…

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