… 21 Décembre 2010…
Notre chauffeur ne doit pas avoir roulé souvent en dehors d’Ulaanbaatar, et lorsque le goudron de la route nord vers la Russie laisse la place à une piste imprécise dans la steppe pâle de ce début de journée, l’homme n’est pas très rassuré. Nous, nous pensons machinalement que tant que nous suivons la voie ferrée sur notre droite, nous devons rouler dans la bonne direction. Et au bout de deux heures, nous arrivons à bon port en effet, c’est-à-dire à Batsumber, gros village rendu célèbre par son centre de formation à l’apiculture et par la femme qui y a consacré sa vie. Elle nous reçoit avec un grand sourire devant un déjeuner délicieux et 100% végétalien. Nous avions pris rendez-vous avec Madame Selenge par l’intermédiaire de Maylis, jeune agronome française en charge du lancement d’un projet apicole dans le nord de la Mongolie[1]. Or, Madame Selenge, c’est la « Madame Abeille » du pays. De sa formation de six années dans les universités russes à notre visite sur ses sites d’élevage, de formation et de recherche, ce sont 37 ans de vie consacrés à ce petit insecte et à sa précieuse production. Retour sur l’engagement total de cette dame douce et décidée.
A écouter : début de parcours
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
Madame Selenge avait 22 ans lorsque son gouvernement lui a accordé une bourse pour aller étudier l’élevage des abeilles et la production du miel pendant 6 ans à Moscou. Et c’est donc à 28 ans qu’elle est rentrée au pays, avec mari et enfant, et l’objectif clair de développer l’apiculture en Mongolie. Dans sa valise, une trentaine d’abeilles femelles enceintes… Premier obstacle : le froid, et la période réduite de floraison des pâturages. En fait, comme nous l’explique cette jeune femme de 65 ans, une abeille européenne a généralement une période d’activité réduite de 2 mois. Pendant cet hivernage, elle ne sort pas de la ruche et limite son activité pour vivre sur ses réserves énergétiques et attendre le retour des beaux jours. Son premier travail fut alors d’effectuer des croisements et des sélections pour finalement créer une nouvelle variété d’Apis mellifera. Mission accomplie quelques dix années plus tard, avec l’abeille Lalyon – baptisée du nom de sa fille[2] – qui résiste bien au froid, à la sécheresse et a la particularité d’hiverner pendant 6 mois ! Pendant cette période prolongée pourtant, les insectes restent très sensibles aux variations de températures, une chute du thermomètre en dessous de 3ºC pouvant leur être fatale. C’est donc dans des caves que les essaims passent l’hiver. Madame Selenge nous emmène visiter l’un de ces abris, à demi-creusé sur une pente de colline, fermé de gros rondins colmatés de terre et recouverts d’une bonne couche de neige. Il y fait très sombre, mais à la faible lueur d’une lampe de poche nous apparaissent des dizaines de « boites » et un coup d‘œil au thermomètre permet de vérifier qu’il fait 5 ºC à l’intérieur, soit 30 degrés de plus que derrière la mince porte. Pour notre guide, la chute du mercure serait la deuxième cause de mortalité des abeilles après les maladies ; elle nous invite donc à rentrer vite pour refermer la porte aussitôt. Le troisième risque serait l’insuffisance de compléments alimentaires. Car comme les abeilles utilisent en théorie leurs réserves énergétiques pour passer les mois d’hivernation mais que l’homme est passé par là pour leur prendre leur précieux miel, celui-ci doit donc être remplacé en quantité équivalente par un sirop de sucre. Nous ressortons de la cave et glissons une main dans les cheminées d’aération pour sentir encore l’efficacité du chauffage passif de la cave assuré par les petits insectes eux-mêmes mais aussi par le fumier disposé dans l’abri. Puis nous poussons un peu plus loin.

Si le travail est bien fait, un apiculteur n’ouvre sa ruche qu’entre 8 et 10 fois par an, le minimum possible en réalité pour ne pas déranger sans cesse les ouvrières. La récolte du miel concentre plus d’activités du 20 Juin au 10 Août environ. Les ruches auront été placées dans une zone de pâturage propice et sous le gardiennage d’une personne qui pourra repérer des anomalies (maladies, etc.) et veiller sur l’essaim. Une ruche est constituée de 8 rayons et abrite une centaine de milliers de petits insectes. Elle peut produire entre 5 et 10 kg de miel en moyenne, mais avec des variations allant de 25 à seulement 1 kg selon les années. Il faut donc au moins une dizaine de ruches par famille pour limiter les variations interannuelles de production. Mais sur la qualité du produit, aucun risque. Madame Selenge nous explique fièrement que son miel a été analysé par sa fille, elle-même Docteur en recherche apicole, et qu’il s’est révélé de composition similaire au très réputé – et très cher - miel médicinal australien (un or végétal qui serait recommandé pour les personnes souffrant de surpoids et d’insomnie, approuvé par l’OMS et vendu pas moins de 120€/kg). Alors « forcément », Madame Selenge est optimiste sur l’avenir de son activité. Et poursuit en nous ventant la pureté écologique de son pays. Avec une faible densité de population, un mode de vie encore très traditionnel, une agriculture très limitée et la quasi-absence de pesticides, les pâturages restent d’excellente qualité et cela se retrouve directement dans le miel.

A écouter : de la qualité du miel mongol
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
A Batsumber, il y a une centaine de ruches aujourd’hui. Ce sont souvent des femmes, couturières, enseignantes, etc. qui se sont formées auprès de Madame Selenge, mais celle-ci ajoute que « s’il y a une femme, derrière, il y a une famille ». Elle y voyait un moyen de lutter durablement contre le haut niveau de pauvreté de sa région. Des ONG se sont régulièrement intéressées à ses travaux et ont financé des formations, ou des ruches. Car il faut compter un petit investissement pour se lancer dans l’apiculture : 550,000 Tögrög pour une ruche (soit environ 320 €) – les familles ou groupes de familles en ont généralement entre 10 et 30 – ainsi que l’essence pour les déplacements, le complément alimentaire, la fumée et au mieux une centrifugeuse pour extraire le miel des rayons. Après les 10 jours de formation, elle assure encore un suivi pendant une année, le temps que les nouveaux apiculteurs se familiarisent avec le travail, les changements de saison, apprennent à réagir à d’éventuelles difficultés. Par ailleurs, des élèves de l’Université d’Agriculture de la capitale viennent régulièrement effectuer des stages dans son centre de formation et de recherche, unique au niveau national. Madame Selenge possède elle-même 30 ruches, dont elle tire un revenu suffisant pour vivre toute l’année, sans excès. « Bien sûr, je pourrais m’occuper de 100 ruches et faire du business, mais ce n’est pas ca qui m’intéresse. Ce que j’espère, c’est former un maximum de personne qui s’assureront avec l’apiculture une meilleure santé et un complément de revenu important.»
Et elle en a, de l’énergie à offrir, cette femme qui médite tous les jours et n’est « faite que de végétal » ! C’est sans aucun doute une prouesse de ne consommer ni viande ni produits animaux dans ce pays d’éleveurs et de carnivores. Mais un choix de vie affiché sans ton combattif, comme une évidence pour cette femme qui se soucie de l’évolution de notre monde et appelle à un rapprochement urgent des hommes avec la nature. « En France, en Europe, j’entends que les abeilles disparaissent, à cause des pesticides. Mais s’il n’y a plus d’abeilles, on perd une grande capacité de pollinisation, et si les fleurs disparaissent, c’est tout l’écosystème qui s’appauvrit. » Pour Madame Selenge, pas de doutes : promouvoir l’apiculture dans son pays, c’est faire autant de médical et de social que d’écologie.
A écouter : faire du miel mais pas seulement…
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
Alors que avions atteint son terrain, dans un coin isolé et magnifique de la commune, en bordure de rivière, nous avons été accueillis dans la modeste demeure de ses gardiens pour un rituel thé au lait. Notre guide a continué : « vous voyez, ces gens, ils sont pauvres, mais ils ne coupent jamais un arbre vivant, ils ne ramassent que le bois mort pour se chauffer. Car ils savent combien sont précieux les bois qui couvrent les collines. S’ils venaient à disparaitre, c’est tout le lieu qui dépérirait. Et bien je considère que ces gens ont un esprit plus élevé que d’autres, gros et bruyants, qui circulent en jeep et vont abattre des arbres encore plein de vie sans discernement. Je préfère que ceux-ci m’offrent juste un thé plutôt que d’accepter des autres qu’ils mettent leurs véhicules à ma disposition pour mes déplacements.» Et de nous répéter que, à ses yeux, tout est lié, que nous devons réduire nos consommations, que nous devons réapprendre à respecter la nature. Nous avons glissé de l’apiculture à toute une conception de vie, partagée simplement autour des tasses fumantes. Puis l’obscurité gagne déjà la vallée, nous remercions nos hôtes et retournons vers le village, silencieux.
Quelques jours avant notre venue, Madame Selenge avait reçu une mauvaise nouvelle : un vote à l’échelon parlementaire aurait décidé de la saisie de son bâtiment de recherche et de formation, construit par ses soins ; il s’agirait, officiellement, d’en faire profiter le village. Notre petit groupe s’emporte sur l’injustice de l’affaire, lançant qu’il faut réagir, ne pas se laisser faire… Et sa réponse nous en dit long sur l’optimisme, la sagesse et l’extraordinaireté de cette femme : « Jusque là, le gouvernement m’avait toujours soutenu. C’est la première fois que je suis victime d’une escroquerie. Alors, je me dis qu’il doit s’agir d’un tournant pour moi. Tout arrive pour une raison. J’ai la connaissance, j’ai la santé, tant pis si je n’ai plus le bâtiment, je rebondirai. Et puis, bien sûr, je pourrais faire du bruit pour tenter de le récupérer, mais je préfère dépenser mon temps et mon énergie pour des choses positives. Il y a tant de bonnes actions que je peux encore mener, c’est à elles que je souhaite me consacrer. »

Tous nos remerciements pas mielleux à Madame Selenge pour son accueil généreux, à Naraa pour sa traduction et son aide sur tous les fronts, et à Maylis pour nous avoir fait partager cette rencontre.
[1] Ce projet devrait être mis en place sur la commune de Bornuur (située à environ 100 km au nord d’Ulaanbaatar) par l’association AYAN, qui y a déjà développé la production d’échalotes biologiques.
[2] Information complémentaire trouvée dans un portrait de Madame Selenge extrait du livre “Women of Mongolia” de Martha Avery, publié par Asian Art & Archaeology, 1996, 187 p.
Tags: apiculteur, Biodiversité, Femme du développement durable, formation environnement, le miel, les abeilles, les bienfaits du miel, Mongolie
salut a vous
quel bohneur de vous lire
de reportage en reportage toujours autant d emotion
felicitation pour la qualite de votre travail et quelle belle lecon de vie
merci de nous faire rever malgre la vie difficile de ce peuple lointain et si beau a la fois
pensons tres fort avous
a tres bientot les amis
nelly
merci pour ce très clair et intéressant reportage.
Madame Selenge est une femme forte , courageuse passionée sans être intéressée par le gain; belle leçon.
je suis heureuse que Maylis vous ait rencontrés dans ce pays un peu difficile.
votre site est très bien fait bravo et bonne continuation, bon courage
Magnifique portrait de femme courageuse, une belle leçon sur le sens de la vie et surtout une belle personne pleine de philosophie.
Manou