L’éducation avant tout

2010
07.11

…le 10 Juillet 2010, Shangri-la…

Une fois dépassés les chantiers et les montagnes à moitié grignotées par les pelleteuses, on découvre les grandes prairies humides. Des maisons traditionnelles, gros et hauts cubes en torchis, trônent au milieu d’un parterre de fleurs multicolores et des immenses racks en bois servant à faire sécher les récoltes. Un peu plus loin, il y a le lac saisonnier Napa, aujourd’hui quasiment à sec, refuge d’un écosystème rare et de quantités d’espèces d’oiseaux. Dans le 4×4 qui nous conduit au centre de l’Institut Shangri-la, Wende Gompa attaque. Assis sur le siège avant passager, un chapeau de cow-boy vissé sur la tète, une moustache et un bouc épars soulignant sa fine bouche, il se tourne vers nous et nous parle posément des zones humides de la région dans un anglais parfait. « L’industrialisation et l’urbanisation rapides de la zone menacent les écosystèmes et la survie des populations des villages alentours. Les nouveaux hôtels et restaurants rejettent leurs eaux usées directement dans les zones humides. » Il y a quelques temps, avec les élèves de plusieurs « Water Schools », ils ont organisé une journée de l’assainissement des rivières ; parce que « c’est la seule chose qui marche. En parler et attendre que quelque chose se passe aurait été sans résultats. (…) Nous avons aussi invité les villageois des alentours du lac à participer. C’était extrêmement sale. Nous étions tous couverts d’une boue noire et odorante jusqu’aux genoux. (…) Les gens de la ville ne s’intéressent pas du tout à ce type d’action. Ils pensent que c’est inutile. Mais après cette grosse journée, j’ai l’impression que les riverains font plus attention. »

Le comté de Shangri-la, dans la province du Yunnan, est à majorité lamaïque* . Nous sommes sur le plateau tibétain, inestimable réservoir écologique et culturel. Du plateau s’écoulent trois rivières, qui donneront naissance à trois grands fleuves, le Salouen qui s’écoule au Myanmar, le Mékong qui arrose le sud de la Chine, le Myanmar, la Thaïlande, le Laos et le sud Vietnam et enfin le Yangtze, le plus long fleuve de Chine. L’UNESCO a déclaré zone protégée cette région tempérée de près de deux millions d’hectares, où s’écoulent du nord au sud en parallèles ces trois rivières. C’est « la région la plus riche du monde en diversité biologique et un épicentre de la biodiversité en Chine »* . La vie de millions d’individus dépend des ressources de ce plateau. « La pression démographique et le rapide développement économique causent une augmentation de la pollution, menaçant les écosystèmes et les communautés qui dépendent du Yangtze pour leur survie. Les statistiques actuelles indiquent que le Yangtze représente près de 60% de la pollution totale de la Chine et qu’il est la plus grande source de pollution marine de l’océan Pacifique. »*

Mais comme nous le rappelle Gompa, le développement et le maintien d’une société viable écologiquement, économiquement et socialement ne fonctionne qu’avec la participation active de ses citoyens. Tout commence à la base.

Wende Gompa, c’est un travailleur acharné. Un grand monsieur dans tous les sens du terme qui s’est ouvert à nous. Il s’est lassé du temps, de l’énergie et de l’argent dépensés dans la gestion des grosses organisations internationales ; au détriment du bénéfice direct des populations ciblées. C’est ainsi, que fort des longues années d’expérience au sien de projets de conservation et de développement des communautés, avec quelques collègues, financés par des donateurs internationaux, il met sur pied le « Shangri-la Institute for Sustainable Communities » (SISC), 香格里拉可持续社区学会. Que nous traduirions par « L’Institut de Shangri-la pour des Communautés Viables ».

Il y a 5 ans, l’Institut entame « l’éducation des communautés pour un développement viable sur le plateau tibétain ». Rien n’est imposé aux villageois, ce sont de longues phases préliminaires de discussions avec 80 villages autour du lac. Les discussions tournent autour des ressources disponibles, du bois par exemple dont l’abattage est une des principales sources de revenu mais qui se fait de plus en plus rare. Le bois encore, utilisé pour le chauffage et la construction. Ou encore, autour de la qualité de l’eau, du constat par les anciens de la disparition de certaines espèces… Phénomène de dépendance des villageois vis-à-vis des ressources naturelles qui s’épuisent. A travers des Centres Communautaires d’Apprentissage, l’Institut veut renforcer le rôle des communautés dans la protection de l’environnement, revaloriser leur héritage culturel et ainsi améliorer leurs conditions de vie. Des classes sont organisées sur l’écotourisme, la cuisine, l’observation des oiseaux, la peinture Thangka* , la broderie… Des campagnes de sensibilisation autour des énergies renouvelables sont organisées. Les personnes ressources et acteurs locaux sont impliqués, les monastères, les écoles, les ONG et les structures étatiques. Grace à la participation de chacun, quelques villages s’équipent de chauffe-eaux solaires (qui économisent 5 tonnes de bois par an), de technologie biogaz (2 à 3 tonnes de bois)…
Gompa nous explique que peu à peu les villageois se sont appropriés l’initiative y comprenant leur intérêt. D’eux-mêmes, ils ont entamé la construction du Centre de l’Institut. Quant aux Centres Communautaires périphériques, ils sont devenus des plateformes d’échange et de rencontre au centre du village. Ils y organisent leurs réunions, cérémonies, fêtes à grands renforts de danse et de chant, si importants dans leur culture. L’Institut veut faire de ces lieux et de ces initiatives gérés par les communautés des modèles duplicables.

Gompa nous fait visiter le Centre de l’Institut.

Il est entouré d’un grand jardin riche en fleurs où on entend le bourdonnement des abeilles et autres butineurs. Le bois qu’ils ont utilisé a été racheté auprès de ceux qui ont rénové leur maison en ville. L’eau de pluie est récupérée dans des gouttières qui vont remplir des réservoirs. L’eau récupérée est alors utilisée pour le jardin ou la douche ; pour le jardin si les gouttières sont en PVC qui risquent de charger l’eau de matières toxiques ; pour la douche si elles sont en polyéthylène, plus chères mais dont la composition est très stable et non polluante. Les toilettes sèches fourniront le compost pour le jardin potager. Quant aux eaux de douche et de cuisine, elles sont drainées vers une tranchée d’infiltration.

Au rez-de-chaussée un chaleureux salon accueille les membres de l’Institut, les enseignants, les élèves et les invités. A l’étage, le centre de ressources, riche bibliothèque de livres en chinois, tibétain et anglais, traitant d’environnement, des cultures locales, de peinture, de religion… D’autres salles sont dédiées aux cours, cours de tibétain, d’anglais, de Thangka… Six chambres peuvent recevoir les experts, volontaires et autres visiteurs. Gompa se demande encore quelle solution intelligente pourrait être utilisée pour chauffer la maison. Des modèles duplicables….

Gompa poursuit. Le SISC travaille également sur l’éducation des enfants pour un « Yangtze vivant ». Il s’agit là des « Water Schools » (écoles de l’Eau) financées par la richissime Swarovski Crystal Society. La philosophie de ces écoles est d’apprendre aux jeunes enfants entre 8 et 13 ans l’importance de cette ressource et comment la préserver. Elles ont été implantées en Europe, en Afrique le long du Nil et en Chine le long de la rivière Yangtze. On dénombre près d’une trentaine de Water Schools le long de la rivière dont 9 à Shangri-la. « Les enfants ne sont pas des récipients vides qu’il suffit de remplir » nous glisse notre guide. Cette initiative crée une plate-forme aux enfants où ils peuvent réfléchir et comprendre par eux-mêmes. Par le biais de méthodes pédagogiques innovantes et participatives, les élèves expérimentent en classe, font des sorties terrain… Leurs enseignants reçoivent une formation tous les 2 ans sur l’eau et les méthodes pédagogiques. Des échanges d’élèves entre écoles sont régulièrement mis en place. Le Ministère de l’Education de la Chine est impliqué dans ces programmes pédagogiques dont il valide les contenus. Gompa espère ainsi mettre en valeur la pédagogie participative. Modèles duplicables. Le comté compte des Water Schools particulières au sein des monastères. Les moines sont formés comme les enseignants. Dans l’enceinte du monastère, les fidèles témoignent tellement de respect que les moines ne peuvent échanger avec eux. Ainsi, les hommes saints participent aux rencontres et discussions dans les Centres Communautaires où tout le monde se sent plus à l’aise.

Nous nous retrouvons tous les 3 devant un café au rez-de-chaussée de l’Institut. Nous échangeons nos documents de projet respectifs. Nous ne pourrons partager ensemble le repas du midi, Gompa a un rendez-vous dans un monastère. Nous remontons silencieux dans le véhicule qui nous ramène à la vieille ville de Shangri-la. Nous nous retrouvons sur la place, impressionné par cet homme, son projet et sa ténacité. Les forces vives de l’Institut sont les communautés qui sont elles-mêmes les gardiennes des ressources naturelles. Nous repensons aux longues journées pendant lesquelles nous avons arpenté la ville à la recherche des bureaux des Water Schools dont nous voyions les panneaux accrochés ici et là. Personne n’avait été capable de nous renseigner. L’impact des activités du SISC sur les conditions de vie des populations rurales et sur leur environnement est indiscutable. Mais le « tout tourisme » de la vieille ville laisse deviner la longueur du combat.

N’hésitez pas à faire un tour sur leur site www.shangrilainstitute.org
.

*Notes:

Lamaisme: Bouddhisme tibétain

Source: “Patrimoine mondial de l’UNESCO”

Source: “Water school for a living Yangtze” Swarovski Waterschools

Thangka: peinture sur toile caractéristique de la culture tibétaine



Education first

10th of July, Shangri La

Behind the building sites and the mountains half eaten by the mechanical shovels, we discover the large wetlands. Traditional houses, big and high cob cubes, sit imposingly in the middle of multicolor flowerbed and of huge racks used to dry crops. A bit further, there is the seasonal lake Napa, now almost dry, refuge of a rare ecosystem and of lots of birds. In the 4×4 driving to the Shangri-la Institute Centre, Wende Gomba starts. Sitting up on the front passenger seat, a cow-boy hat glued on his head, a scattered moustache and goatee underlining his thin mouth, he turns to us and speaks smoothly about wetlands in the area, in perfect English. “The quick industrialization and urbanization of the area threat ecosystems and livelihoods of the surrounding villages. The new hostels and restaurants throw out their waste water directly into wetlands.” Some time ago, with students from several “Water Schools”, they organized a day of cleaning up rivers; because “it’s the only thing that works. Talking about and waiting for something to happen would have been without results. (…) We also asked the villagers around the lake to participate. It was extremely dirty. We were all covered with black and stinking mud up to the knees. (…) The people of the city do not care at all that type of action. They think it’s useless. But after the big day, I feel that the residents are more careful.”

The Shangri-La County in Yunnan province is predominantly lama[1]. We are on the Tibetan plateau, ecologically and culturally valuable container. From the plateau flow three rivers, that gives birth to the Salween that flows to Myanmar, the Mekong that waters southern China, Myanmar, Thailand, Laos and South Vietnam and finally the Yangtze, longest river of China. UNESCO has declared this area protected region of nearly two million hectares, where those three rivers flow in parallel from north to south. It is “the richest region of the world in biodiversity and an epicenter of biodiversity in China.”[2] Life of millions of people depends on the resources of the plateau. “Demographic pressure and rapid economic development cause an increase in pollution, threatening ecosystems and communities that depend on the Yangtze River for their survival. Current statistics indicate that the Yangtze is nearly 60% of the total pollution in China and is the largest source of marine pollution in the Pacific Ocean.”[3]

But as Gomba reminds us, the development and the maintenance of a society sustainable ecologically, economically and socially work only with the active participation of its citizens. Everything starts at the base.


Wende Gomba is a hard worker. He opened his heart. He has been sick of the time, energy and money dedicated to the management of large international organizations to the detriment of direct benefit for targeted populations. Thus, enriched by very long years of experience within conservation and community development projects, with some colleagues, funded by international donors, he established the “Shangri-la Institute for Sustainable Communities” (SISC), 香格里拉 可持续 社区 学会.


5 years ago, the Institute began “community education for sustainable development on the Tibetan plateau”. Nothing is imposed on the villagers; there are long preliminary stages of discussions with 80 villages surrounding the lake. Discussions revolve around resources, such as the logging that is a major source of income but wood is increasingly rare. Again, the wood that is used for heating and construction. Or, around the water quality, elders noticing the extinction of some species … Villagers dependence on depleted natural resources. Through Community Learning Centers, the Institute wants to strengthen the role of communities on environment protection, to upgrade their cultural heritage and to improve their livelihood. Classes are held on ecotourism, cooking, bird watching, Thangka painting
[4], embroidery … Awareness campaigns on renewable energy are organized. Resource persons and local actors are involved, monasteries, schools, NGOs and state structures. Thanks to everyone’s participation, a few villages equip themselves with solar water heaters (that save 5 tons of wood per year), biogas technology (2-3 tons of wood) …
Gomba explains that gradually the villagers appropriated this initiative, because they understood their interest. Of themselves, they began construction of the Centre of the Institute. As for the satellite Community Centers, it became platforms within the centre of the village. They hold their meetings, ceremonies, festivals with great reinforcements of dances and songs, so important in their culture. These places and these initiatives managed by the communities are replicable models. This is one of the biggest wish of the Institute.

Gomba guides us in the Institute Centre. It is surrounded by a large garden full of flowers where we hear the hum of bees and other gleaners. The wood they used was purchased from those who have renovated their house in town. Rainwater is collected in gutters filling tanks. The water from those impluviums is then used for the garden or the shower; for the garden if the gutters are made of PVC which may charge water of toxic materials; for the shower if they are made of polyethylene, more expensive, but whose composition is very stable and non-polluting. Dry toilets provide compost for the garden. As for shower and kitchen waters, they are drained to an infiltration trench. On the ground floor a cozy lounge welcomes members of the Institute, teachers, students and guests. Upstairs, the resource center, rich library of books in Chinese, Tibetan and English, dealing with environment, local cultures, painting, religion … Other rooms are dedicated to the Tibetan, English and Thangka classes … Six rooms can receive the experts, volunteers and other visitors. Gompa still wonders how intelligent solution could be used to heat the house. Coherence between philosophy and acts. Replicable models …


Gomba continues. The SISC is also working on children education for a living Yangtze. These are “Water Schools” financed by the fantastically wealthy Swarovski Crystal Society. The philosophy of these schools is to teach young children between 8 and 13 years the importance of this resource and how to preserve it. They were located in Europe, in Africa along the Nile and in China along the Yangtze River. There are nearly thirty Water Schools along the river including 9 in Shangri-la. “Children are not empty vessels to be simply filled” whispers our guide. This initiative creates a platform to children where they can think and understand by themselves. Through innovative and participatory learning practices students experience in class, make field trips … Their teachers receive training every two years on water and teaching methods. Exchanges of students between schools are regularly introduced. The Ministry of Education of China is involved in these educational programs that it validates the content. Gomba hopes to highlight the participatory pedagogy. Replicable models. The County has special Water Schools in the monasteries. The monks are trained as teachers. In the monastery, the faithful show so much respect that monks cannot interact with them. Thus, holy men participate in meetings and discussions in the Community Centers where everyone feels more comfortable.


We find all three in front of a cup of coffee on the ground floor of the Institute. We exchanged our respective project documents. We cannot all share lunch, Gomba has a rendezvous in a monastery. Silently, we go back in the vehicle that brings us back to the old town of Shangri-la. We meet the two of us on the square, impressed by this man, his project and his tenacity. The strengths of the Institute are the communities that are themselves the guardians of natural resources. We think back to long days during which we saw “Water Schools” signs hanging here and there, without being able to find their offices. Nobody in town had been able to help us. The impact of the activities of SISC on the living conditions of rural populations and their environment is indisputable. But the “all-tourism” in the old town hints at the length of combat.

www.shangrilainstitute.org

A special thank to Gomba’s colleagues who welcomes us at the Centre: Suonam Jiangtu and Suolang Gyatso from Lhasa.



[1] Tibetan Buddhist

[2] Source “UNESCO World Heritage”

[3] Source “Water school for a living Yangtze” Swarovski Waterschools

[4] A Thangka is a painting on canvas feature of Tibetan culture

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2 Responses to “L’éducation avant tout”

  1. nico dit :

    très intéressant, merci de nous faire partager vos rencontres, vos observations….en attendant de se retrouver autour d’un bon plat….de tofu….

  2. david dit :

    Ben on dirait que vous êtes tombés sur du lourd, là…. Est-ce que c’est la curiosité qui a mené cet homme sur votre chemin ou une démarche de votre part? Sans vouloir ôter un peu de mythe à votre voyage, mais au contraire souligner la force de votre travail…
    Encore…

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