Guerriers écolos

2011
04.29

… Janvier 2011 & …

Nous avions entendu parler du « United Movement of Mongolian Rivers and Lakes »[1] (UMMRL) par le biais d’un de ses membres à renommée internationale, Munkhbayar, qui s’était vu décerner en 2007 le « Goldman Environmental Prize »[2]. Plusieurs journalistes s’étendaient sur l’activisme sans peur de certains de ses membres, qui n’hésitent pas à se faire cavaliers armés pour aller à l’assaut d’une compagnie aurifère… C’est donc avec beaucoup de curiosité que nous nous sommes avancés dans les locaux de l’UMMRL le 06 janvier dernier.

Face à nous, ils sont trois : Chimgee, jeune femme anglophone qui se charge de la traduction, Dashka, le directeur exécutif du mouvement, et le fameux Munkhbayar. Ce dernier est en del[3], qu’il porte les manches rabaissées au-dessus de la ceinture de soie qui enserre la taille ; son téléphone n’arrête pas de sonner, diffusant dans le petit bureau un air de musique traditionnelle mongole. Entre conférences de presse et présentations en cour de justice pour les attaques qu’ils lancent ou qui leur sont lancées, ils nous offrent 3 heures de leur temps pour nous expliquer leur engagement.

La rivière Onggi est l’une des plus longues du pays. Elle traverse des systèmes écologiques d’une grande diversité : montagne, steppe et désert. Après plus de 400km de course, elle se jetait dans le lac Ulaan (« lac rouge ») jusqu’en 1998. Mais aujourd’hui, son cours a fortement régressé et ne se déverse plus dans le lac. La 30aine de compagnies minières installées le long des rivières et excessivement gourmandes en eau, auraient provoqué l’assèchement de l’Onggi et de ses affluents. Pendant ce temps, Munkhbayar, modeste éleveur de bétail qui avait commencé à représenter ses confrères dans les réunions municipales au début des années 90 est élu en 1996 président de conseil municipal de son soum[4]. C’est depuis ce poste qu’il commence à s’alarmer de l’assèchement de la rivière et à mobiliser la population sur ce problème. Il convient de rappeler ici que la majorité de la population rurale (hors Ulaanbaatar et capitales d’aimag) de Mongolie dépend des eaux de surface pour sa consommation[5] ; et la survie de tout le bétail dépend de ses mêmes eaux. Or, entre 1997 et 2002, 15% de ces eaux de surface se sont asséchées (1484 étangs et 683 rivières) en partie a cause du réchauffement climatique mais principalement à cause des activités industrielles et minières mal ou non régulées[6]. La raréfaction de cette ressource et sa contamination font parties des facteurs qui poussent des nomades à abandonner l’élevage et se réfugier en ville. Munkhbayar organise alors des séminaires de sensibilisation et conduit des ateliers sur les thèmes de la protection de l’environnement, en insistant sur l’aspect législatif de la chose : comment un éleveur landa peut-il s’opposer à des destructions de son environnement causées par d’autres ? De quels outils légaux dispose-t-il ?

Source: www.rivermovements.org

En 2001, il fonde l’ « Onggi River Movement » (ORM). En quelques années, le mouvement grossit et fait parler de lui, notamment lors de la grande marche de protestation écologique de 470km qu’il organise en 2004 tout le long de la rivière. Puis l’ORM fait des petits : d’autres associations d’éleveurs se constituent autour d’autres rivières du pays qui subissent le même sort que l’Onggi. Et plus tard, ce sont sept mouvements qui se fédèrent au sein du UMMRL, avec pour objectif commun principal le passage d’une loi interdisant l’installation de compagnies minières à proximité des sources des cours d’eau. Victoire remportée cinq années plus tard, en Juillet 2009. La loi qu’ils ont développée eux-mêmes autour de la table, avec l’appui d’un juriste ayant rejoint leur cause, est votée par le gouvernement mongol (six d’entre eux, dont un éleveur de 65 ans, avaient entamé une grève de la faim devant le Parlement, sur la place Sukhbaatar, en plein cœur de la capitale). Elle stipule l’interdiction de conduite d’opérations d’exploration ou d’exploitation minière à moins de 200 mètres des sources des rivières ainsi que dans les zones aquatiques et forestières protégées. C’est l’outil dont avaient besoin les nomades pour défendre leurs droits à un environnement sain. Tel que stipulé dans la Constitution : les citoyens de Mongolie jouissent du « droit à un environnement sain et sécurisé et d’être protégé contre la pollution environnementale et les déséquilibres écologiques » (chapitre 2, article 16.2).

Source: www.rivermovements.org

Pourtant, la tâche reste immense. Désormais, tous leurs efforts s’orientent vers l’application de cette loi. Car telle quelle, elle mettrait sous protection pas moins de 20% du territoire national, ce qui va radicalement à l’encontre d’appétits financiers multiples aiguisés par la richesse du sous-sol mongol. Et de façon plus pratique, elle implique de revenir sur l’attribution de licences par les fonctionnaires des départements locaux des ressources minérales. Pearly reporte dans son intéressant article[7] les propos de M. Tamir Tegshsaikhan, membre de l’Autorité Mongole des Ressources Minérales : « Le principe de cette loi est juste. Le gouvernement l’a adopté dans une optique de protection de l’environnement, mais sa mise en œuvre pose de nombreuses questions ». Ces questions tiennent surtout au fait que le montant total des compensations nécessaires au retrait de Licences d’exploitation s’élèverait à pas moins de 4 milliards de dollars.

Quand nous demandons s’il existe des mines « propres », Dashka nous explique que la Mongolie dénombre en 2011 pas moins de 4,000 compagnies minières. A l’instar de la RDC dont le sous-sol avait été qualifié de « scandale géologique », la Mongolie reçoit le doux sobriquet de « Minegolie » par les investisseurs. Le pays a recensé 15 gisements majeurs sur son territoire, d’or, de cuivre, d’aluminium, d’uranium. Et ces 15 gisements suffiraient à alimenter le pays en énergie et à fournir une quantité honorable de devises pour le budget gouvernemental ; aussi, pourquoi laisser cette profusion de compagnies ronger peu à peu le sol mongol en asséchant ses cours d’eau ? Les grandes compagnies peuvent aussi causer des dommages à l’environnement, mais les membres d’UMMRL ont décidé de procéder par étape : d’abord, réduire le nombre d’acteurs en privilégiant les plus gros de la filière qui ont les moyens et les compétences pour réaliser des études d’impact et de limiter les dégradations ; ensuite, il sera temps de voir plus loin. Quant aux ninjas[8], très facilement pointés du doigt par les médias locaux, ils ne sont pas une cause majeure du problème à leurs yeux, car ils interviennent souvent sur un site délaissé par une compagnie pour trouver de l’or dans les restes de la mine. Ainsi Munkhbayar nous dit-il que « la mère des ninjas, ce sont les compagnies minières. » Et le père ? « Le père, c’est le gouvernement ! ».

Au-delà de cet activisme très ciblé, les mouvements locaux sont également porteurs de nombreuses initiatives en faveur de l’environnement. Ainsi, certains organisent des plantations d’argousiers pour freiner la désertification[9] ; d’autres préparent des manuels d’écologie qui sont ensuite distribués dans les écoles des Districts à la faveur des fonds disponibles ;  plusieurs se forment aux analyses de l’eau pour surveiller la santé de leurs rivières, avec la complicité généreuse de l’Eau-Tarit[10] ; des échanges avec des enfants d’Irkoutsk (Russie) ont été organisés ; des journées de ramassage des déchets le long des cours d’eau regroupent les membres un peu partout ; d’autres encore procèdent à la distribution d’articles de loi sur la protection de l’environnement pour informer les communautés. Le travail juridique (lobbying) en capitale est soutenu par plusieurs milliers d’habitants des campagnes. Ceux-ci se mobilisent largement, par exemple, pour envoyer des SMS aux parlementaires et signer les pétitions qui diffusent rapidement au sein de tous les mouvements fédérés.

Derrière ce dynamisme remarquable n’en demeurent pas moins de sérieuses difficultés. Presque tous les membres du mouvement sont volontaires et quand d’anciens soutiens ont disparu, certains ont vendu leurs logements personnels pour renflouer les caisses et permettre la poursuite de l’action. Par ailleurs, si leur courage avait pendant un temps attisé l’admiration et les aides matérielles, les membres de l’UMMRL font aujourd’hui peur par leur refus du compromis. Beaucoup les jugent trop radicaux. Ils sont des réguliers des tribunaux, assignés en justice lorsqu’ils ne lancent pas d’attaques eux-mêmes contre telle ou telle compagnie minière, ou contre le gouvernement.  Ainsi, Munkhbayar comparaissait en Février avec trois acolytes pour répondre de l’attaque à cheval et armés de fusils, en Septembre dernier, des infrastructures de deux compagnies minières étrangères et qui avait fait un blessé : le radiateur d’un engin de chantier… « Nous avons visé ces compagnies parce qu’elles réalisent des opérations minières illégales sur un site d’importance historique et tout proche des sources de deux rivières très importantes » (dont la Selenge qui alimente le Lac Baïkal en Sibérie). Avant que nous ne les quittions, le directeur ajoute encore avec un petit sourire : « nous avons besoin d’argent, mais d’argent propre, c’est ça qui nous fait défaut »[11].

Régulièrement après notre première rencontre, nous entendrons à nouveau parler de ces hommes. Ainsi, le 07 Avril dernier, leurs supporters se donnaient rendez-vous sur la place Sukhbaatar pour soutenir les quatre inculpés de l’attaque à cheval contre l’exploitation de la province de Selenge. Et deux semaines plus tard exactement, ce sont quelques dizaines de cavaliers qui arrivaient de la campagne sur cette même place centrale pour dénoncer les abus du gouvernement, scandant le slogan « Réveillez-vous Mongols ! ».

Voilà des hommes déterminés et imaginatifs, qui refusent les sacrifices sociaux et environnementaux sans se laisser éblouir par les mirages économiques de ce pays aux alléchantes ressources minières livrées aux appétits étrangers. Ils semblent aussi assez isolés des environnementalistes plus classiques, mais tiennent fermement leurs positions malgré tout, convaincus tels Munkhbayar que « ce n’est pas juste un problème mongol, mais bien une question mondiale. Les rivières appartiennent au mondeL’exploitation à outrance n’est pas le développement.» A tous, ils nous donnent une leçon de volonté exceptionnelle, en nous montrant qu’il est possible de faire changer les choses quelle que soit son origine, son niveau d’éducation et ses relations. Chapeau bas, messieurs les éco-guerriers.

Pour en savoir plus sur l’UMMRL et les sept mouvements locaux : www.rivermovements.org


[1] Mouvement uni des rivières et des lacs de Mongolie

[2] Ce prix de “l’Homme en or de l’environnement” est décerné chaque année par la Fondation du même nom. Celle-ci a été créée en 1990 à San Francisco par le couple Goldman et offre une grosse récompense financière à un militant de l’environnement qui agit chez lui et sur le long-terme. Hommes et femmes des cinq continents sont ainsi salués pour leur engagement au sein-même de leur communauté, loin des projecteurs médiatiques et souvent au prix de sacrifices personnels. Plus d’informations sur www.goldmanprize.org

[3] Habit traditionnel mongol

[4] Le soum est l’unité administrative équivalente de la commune en Mongolie

[5] Selon le rapport de UNICEF, UNDP en collaboration avec le Gouvernement de Mongolie (2009 ) « Rural Water Supply and Sanitation in Mongolia », 20% de l’eau consommée en Mongolie provient des eaux de surface. De plus, 233200 Mongols (soit 10% de la population) s’approvisionnent directement aux rivières, aux sources, aux marres, aux étangs ou fondent la glace et la neige. Enfin, les eaux de surface et souterraines sont intimement liées. Et l’assèchement de l’une des ressources aura des conséquences sur l’autre.

[6] Ministère de l’environnement et du tourisme, 2009

[7] Pearly Jacobs, « Mongolia : Eco-warriors call attention to economic development dilemma » sur www.eurasianet.org

[8] Les ninjas sont les orpailleurs et autres mineurs enregistrés ou clandestins de Mongolie ; ils ont reçu ce surnom car, avec leur bassine verte attachée sur le dos et leur visage dissimules sous foulards et cagoules, ils rappellent les tortues ninjas du célèbre dessin-animé. Ils seraient 30,000 selon l’autorité mongole des ressources minérales ou bien 100,000 selon Eco-Minex International Co. Ltd. Néanmoins, cette activité ferait vivre  plus de 300,000 personnes, selon Patience Singo de la coopération suisse (SDC). Vous trouverez plus de précisions dans un article de l’AFP : « La Mongolie face au phénomène des « mineurs ninjas », daté du 16 Février dernier sur le site de TV5.

[9] Cette espèce d’arbuste du genre Hippophae est largement à la mode en Mongolie depuis quelques années. On y voit un moyen de lutter contre l’érosion des sols et de retenir l’eau tout en fournissant de la nourriture (ses baies orangées sont comestibles) et des remèdes traditionnels.

[10] Association française de jeunes ingénieurs hydrauliques www.leautarit.com

[11] L’indice de corruption de la Mongolie en 2010 était de 2.7 sur 10, ce qui la classait en 116ème position ex-æquo avec 6 autres pays sur 178 examinés par les Nations Unies.

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