De l’urbanisation et de ses eaux

2010
12.13

…Octobre et Novembre 2010…

Partout dans le monde, les problématiques de l’eau sont liées à celles de l’hygiène et de l’assainissement, affectant chacune la santé. H²O est en effet un vecteur important de maladies et qui, lorsque sa qualité et/ou sa quantité ne sont pas en adéquation avec les besoins humains, ne peut être abordé que de façon globale. C’est d’ailleurs sous cette trinité qu’est orchestrée une large branche de l’humanitaire, baptisée WaSH (Water, Sanitation and Hygiene).

A Ulaanbaatar, ville de feutre, nous avons eu l’occasion de séjourner dans une famille en zone de ger. Derrière la palissade de bois qui abrite la petite propriété, on découvre d’un coté un bâtiment en dur abritant deux chambres et la cuisine, et dans l’angle opposé, trois petites cabanes ouvertes aux vents pour les latrines, lavabo bricolé et douche de fortune, tandis qu’une yourte trône au centre de la cour. Contre le mur de gauche, une huitaine de grands futs abritent les réserves d’eau de la maisonnée. Il n’y a pas de réseau d’eau dans la majorité des quartiers de la capitale mongole et les hommes ont gardé leurs habitudes nomades de s’alimenter régulièrement en un point d’eau commun et de limiter leur consommation journalière à … 10 litres/personne. Nous sommes loin des 600 L/jour du citoyen américain ! Mais aussi loin des 230 L/jour des familles mieux loties qui vivent dans les immeubles du centre. Avec les premiers froids, les installations extérieures sont démontées et mises à l’abri du gel jusqu’à l’été suivant, restent alors les douches publiques pour un lavage hebdomadaire. Mais il faudra toujours affronter le froid pour rendre visite à la cabane au fond de la cour.

Nous sentions que cette situation pouvait entrainer des risques de santé et que la densité des fosses de latrines ne devait pas être favorable à la qualité des eaux souterraines. Eric, responsable d’ACF-Mongolie en charge d’un projet WaSH dans la capitale, nous a largement éclairés sur la situation et expliqués leur approche intégrée pour tenter d’y apporter des solutions.

Eau, hygiène et assainissement, donc. Trois volets sur lesquels un an d’études au sein des campements de ger qui entourent la ville a permis d’identifier les faiblesses.

L’eau d’abord, et plus précisément, l’accès à l’eau. Les habitants des banlieues s’approvisionnent régulièrement dans des « kiosques à eau » disséminés dans les quartiers. Les enfants sont souvent en charge de cette tache, poussant leurs bidons sur des petites charrettes le long des pistes poussiéreuses. Plus ils sont jeunes, moins ils peuvent porter de lourdes charges, et les familles limitent volontairement leur consommation pour s’adapter à cette contrainte. Le souci majeur, ce sont les horaires d’ouverture de ces kiosques qui sont restreints et non compatibles avec des horaires de travail par exemple. D’où, des jours sans eau ou plus systématiquement de longues files d’attente devant les points d’approvisionnement – faire la queue en extérieur lorsque le thermomètre affiche -30°c étant d’autant plus pénible. Le prix au litre est dérisoire (1 Tögrög/L, 1 Euro équivalent à environ 1 750 Tögrögs) ce qui permet à tous de se payer les quelques centaines de litres hebdomadaires. Mais le revers de cela est que l’agence de l’eau perd de l’argent, elle ne peut maintenir ces kiosques qu’avec des bénéfices réalisés par ailleurs sur ses réseaux du centre-ville, l’équilibre reste instable et elle n’est pas prête à des investissements.

L’hygiène ensuite. Avec la rigueur du climat[1] qui limite la prise de douche, le manque d’eau et d’habitude pour le lavage de mains, le sol tour à tour poussiéreux ou boueux des campements, les maladies et les infections sont nombreuses, avec notamment des taux forts d’hépatite A.

L’assainissement enfin. Si les anciens avaient l’habitude de jeter leurs eaux sales dans les latrines, il semble que les jeunes générations s’embarrassent moins et vident les bassines à même la rue. Peut-être pour retarder quelques peu le remplissage des fosses ? Qui doivent au bout d’un moment être vidées par un camion vidangeur – ou par tronçonnage du bloc gelé en saison hivernale – à moins que le trou ne soit bouché et qu’une nouvelle latrine ne soit creusée dans un autre coin de la cour. Ces déchets biologiques sont évacués dans des décharges, en théorie, mais en pratique souvent vidés dans les réseaux du centre déjà saturés par l’urbanisation galopante. Il n’y a finalement ni retraitement efficace ni réutilisation de cette biomasse dans un pays souffrant pourtant très fortement de la dégradation de ses sols[2].

Alors quelles alternatives proposer à ces familles encore très empreintes d’habitudes nomades, dans une ville en pleine explosion et sous des conditions climatiques si particulières ?

Le projet de l’équipe d’ACF est ambitieux. Il s’agit de travailler en même temps sur les différentes faiblesses identifiées, mais aussi d’aller au-delà au travers du retraitement des déchets, en s’appuyant pour cela sur la recherche scientifique d’une part et sur une approche marketing d’autre part. La première devrait renforcer les connaissances techniques en support des alternatives proposées. La seconde n’est autre qu’un des moyens actuels les plus répandus et les plus efficaces pour catalyser des changements d’habitudes. Alors reprenons.

Commençons par l’eau. Pour élargir les plages d’ouverture des kiosques, il faut que le gestionnaire gagne l’argent qu’il devrait y réinvestir. Comme il serait contraire à l’idée d’un accès élargi d’augmenter le prix de l’eau, il faut imaginer d’accueillir d’autres activités rentables sur le même lieu. L’idée d’un kiosque multiservice est née. Dans un bâtiment modernisé, les hommes pourraient non seulement s’approvisionner en eau à toute heure du jour mais aussi prendre leur douche, acheter leurs cartes de téléphones et autres. En ciblant des activités nécessaires à tous, on dynamise le lieu et on récupère un petit profit qui permettra également des analyses de qualité de l’eau trop souvent ignorées à l’heure actuelle. Pour la section de transport de l’eau depuis le kiosque jusqu’à la ger, d’autres systèmes sont à l’étude, afin de décharger les individus d’une tache pénible sans ajouter à leurs dépenses quotidiennes. Des contenants plus maniables sont recherchés, à l’image des « sacs à eau à dos » que nous avions vus en nombre dans les petites villes du Sichuan chinois.

Pour ce qui est de l’hygiène ensuite, un public phare : celui des enfants. L’équipe du projet guidée par la dynamique Myga en charge de l’éducation s’est investie dans la constitution de clubs de jeunes dans plusieurs écoles de la capitale. Le premier message-clef de sa promotion à l’hygiène est le lavage des mains avec du savon, notamment après s’être rendu aux toilettes ou avant de manger ; il est enseigné au travers de jeux, de chansons, ou par le biais de courts métrages. Le second message explique les différents points de contamination possibles tout au long de la chaine de l’eau, à savoir depuis l’approvisionnement au kiosque jusqu’à l’acte de boisson. Des animations sont menées ponctuellement par les membres des clubs eux-mêmes, sous la responsabilité des enseignantes et infirmières engagées dans la démarche. La distribution de savon a été systématique dans les établissements. Par ailleurs, l’équipe a proposé sur l’une des écoles le réaménagement des zones sanitaires en « happy toilets », en prenant en compte les idées des clubs : les infrastructures ont été agrandies et le contrôle des robinets et chasses d’eau a été transféré au pied, afin de limiter les contaminations par toucher. Autant de petites choses qui déjà mènent aux premiers résultats puisque les écoles inscrites dans ce programme d’éducation à l’hygiène montrent des taux d’hépatite A décroissants de façon significative par rapport aux écoles-témoins et que le personnel d’encadrement est unanime pour poursuivre l’effort et le répliquer.

En ce qui concerne l’assainissement, la tactique du projet est de donner envie aux gens d’acquérir des toilettes plus modernes, idéalement à diversion d’urine pour faciliter leur vidange. L’équipe met en avant les critères de confort et l’absence d’odeurs et de mouches, critères auxquels semblent plus sensibles les individus, pour « vendre » leurs éco-toilettes. Un catalogue est en cours de finalisation, présentant aux clients différents design et plusieurs niveaux d’équipement, avec lavabo et porte-serviette pour les bourses plus larges. Eric nous l’avait dit d’entrée de jeu : « les gens en ont marre qu’on leur dise de faire ceci ou cela parce que ce serait bon pour eux. Il faut qu’on leur donne envie, que ce soit eux qui viennent demander nos toilettes et non nous qui essayons de leur imposer. D’où, le marketing ! ». Comme, pour toute nouveauté, les gens demandent généralement à voir avant d’essayer eux-mêmes, quelques familles pilotes ont reçu ces nouvelles toilettes et peuvent en apprécier le confort et en témoigner. Mais aussi, toute l’équipe s’est démenée à l’occasion du dernier Naadam, la grande fête sportive annuelle des Mongols, pour faire tourner un stand d’éco-toilettes de démonstration où les festivaliers venus de tout le pays ont vite appris la subtilité d’utilisation et apprécié la propreté conservée du lieu sur les trois jours d’animations. Sacré coup de pub’ !

Par ailleurs, le projet tente de développer un service de vidange qui ne soit pas trop coûteux en réintroduisant les déchets organiques dans leur cycle naturel de compostage, vers la production d’engrais vert. A première vue, l’idée a déjà pris forme ailleurs et ne semble pas extraordinaire. Seulement, nous sommes en Mongolie, pays dans lequel les températures sont négatives 7 mois dans l’année, pays où la terre et tout ce qui s’y dépose gèle, pays où la présence d’un permafrost[3] peut inhiber toute réaction bactérienne nécessaire à la transformation des déchets organiques en engrais. C’est donc sur le compostage en pays froid, et avec la participation de scientifiques de l’Université de Beijing, que l’équipe effectue des tests sous abris pour évaluer la durée et la faisabilité de la chose dans ce contexte. Au-delà de l’aspect technique, il faut aussi travailler à la perception des gens qui sont a priori réticents à imaginer un retraitement quelconque de leurs déchets humains. Et cela a débuté avec les membres locaux de l’équipe eux-mêmes. Mais qui, après plusieurs mois de formation et d’expérimentation, sont devenus les plus fervents défenseurs de cette innovation. Encore un bon point.

On dit que les grands changements prennent du temps car ils doivent se faire en profondeur. Ce projet est un exemple de courage dans un domaine, largement baptisé « humanitaire », où la logique des bailleurs de fonds va souvent dans le sens de résultats chiffrables rapidement. En s’attaquant à la problématique complexifiée de l’eau en zone urbaine, en en envisageant toutes les ramifications, en multipliant les piliers du projet du développement, de l’éducation, des sciences et du marketing et en prenant le temps de les consolider, il nous propose de repenser l’intervention extérieure, d’oser vouloir beaucoup et d’essayer, autant que possible, de faire les choses bien.

Un grand merci à tous les membres de l’équipe du projet pour le temps et les précieuses explications et discussions qu’ils nous ont offert.


[1] UB est la capitale la plus froide du monde.

[2] Les responsables du programme de lutte contre la désertification de la Coopération Suisse estiment à 72.3% la surface du pays souffrant de la désertification, avec 90% du territoire national en zones arides et semi-arides.

[3] Le permafrost est une couche de sol gelée en profondeur toute l’année.

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One Response to “De l’urbanisation et de ses eaux”

  1. boucard bertile dit :

    Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !
    Et je me paye une intox alimentaire en regardant ça, quelle harmonie !!!!

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