… Juin 2011…
Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières (AVSF), c’est une ONG qui défend l’agriculture vivrière, une structure proche des paysans qui se concentre sur des actions locales. En Mongolie, c’est Cédric Bussac qui mène aujourd’hui la barque d’AVSF dans cet esprit. L’idée : développer une filière de duvet de yak de qualité qui pourrait être certifiée « équitable », pour améliorer les revenus des éleveurs. L’équipe vise ainsi à la fois la préservation d’un élevage ancestral, un coup de pouce à l’écologie de la steppe mongole largement menacée par la désertification, et la limitation d’un exode rural très fort dans le pays. Le moyen proposé : réunir, organiser, former et accompagner les éleveurs. Reprenons les premiers chapitres de l’histoire de cette petite coopérative.

Implantée en Mongolie depuis 2004, l’ONG AVSF avait précédemment établi des ‘groupes de défense sanitaire’, soit des ensembles d’éleveurs unis pour améliorer l’accès aux soins vétérinaires pour leurs troupeaux. Partant de cette base, Cédric pousse son équipe à penser plus loin : créer une coopérative qui produirait un duvet de yak de qualité et capter une demande occidentale pour ce produit « éthique » afin de lui donner une valeur ajoutée. Par ailleurs, ce serait un moyen de rendre plus attractif pour les familles l’élevage du yak et de le maintenir dans le paysage mongol. Parce que le « museau[1] » à la mode, de nos jours, c’est la chèvre cachemire. Le prix de sa laine augmente de façon vertigineuse depuis quelques années sur les marchés internationaux[2]. Ceci expliquant cela. Le danger, c’est que tous les nomades choisissent d’élever majoritairement cette espèce en regard de son attrait financier, alors que les trop grands troupeaux de chèvres s’avèrent nuisible à la steppe. En effet, cette caprine ne coupe pas les herbes comme les autres herbivores mais arrache les pieds avec leurs racines, compromettant ainsi la repousse de l’herbe sur un sol par ailleurs assez pauvre. Plus de chèvres, ce sont plus de pâturages abîmés et un risque de désertification accru. A l’inverse, Bos mutus sectionne les brins d’herbes en laissant en terre les racines, sans compter qu’il explore pour s’alimenter un territoire plus extensif, en surface ainsi qu’en altitude. En outre, de façon mathématique, un éleveur qui veut augmenter ses bénéfices essaiera d’acquérir plus de têtes de bétail, pour accroitre sa quantité de laine. Or, comme l’écrit Jiang Rong dans « Le Totem du Loup », « si les pasteurs sont nomades, c’est qu’ils y sont obligés, afin de laisser respirer la steppe. Ce que la steppe redoute le plus, c’est la surcharge ». Basanjaav, vétérinaire et Directeur technique de la fédération des GDS en fait le constat : « traditionnellement, les éleveurs possédaient 30% de chèvres dans leurs troupeaux, mais cet équilibre a été brisé par l’attractivité des prix du cachemire sur le marché et cette espèce est devenue majoritaire chez beaucoup de familles ». Aujourd’hui, les deux grandes causes de la désertification du pays pointées par les spécialistes sont le réchauffement climatique et le surpâturage. Jeton Starova, de l’ONG Mercy Corps, nous
avait expliqué en Octobre dernier que « durant la période soviétique, le cheptel mongol était stabilisé à environ 22 millions de têtes. Depuis la chute de l’URSS, ce chiffre a doublé ». L’alternative à ce cercle vicieux du quantitatif, c’est de gagner en qualité, pour donner une valeur ajoutée au produit. Ainsi, pour l’équipe d’AVSF, « la coopérative est une réponse à la crise du surpâturage ».
Mais la tâche est immense. De l’extérieur, les éleveurs sont considérés comme inadaptés au système mondial libre-échangiste et certains doutent même de leur survie dans les décennies à venir. De plus, la corruption est un mal qui ronge la Mongolie à tous les niveaux, et il est difficile pour beaucoup d’envisager l’existence d’une coopérative sans l’imaginer avec les détournements d’argent et le risque d’échec à moyen terme. Du coté des débouchés, tout est à faire, la Mongolie ne disposant d’aucune filière ni de marché pour les produits certifiés (qu’ils soient biologiques ou éthiques). Et puis il s’agit d’apporter un concept d’organisation solidaire, la coopérative, ainsi que tout un vocabulaire technique de « valeur ajoutée », « éthique », « assurance », « traçabilité », « marketing », « retour sur investissement » auquel ces gens n’ont jamais été initiés auparavant. Ils savent survivre dans la steppe, gérer leur élevage pour nourrir leur famille, il faut encore leur apprendre à penser et parler « commercial ». Bref, le lancement du projet en 2010 est un magnifique et ambitieux pari.
Avec des moyens limités, l’équipe d’AVSF commence à sillonner la province de l’Arkhangai, au Sud-ouest de la capitale, qui concentre le plus grand nombre d’éleveurs de yaks du pays. Des réunions sont organisées sous les gers avec les éleveurs et l’idée de la coopérative est présentée. Longuement, il faut ré-expliquer le pourquoi du comment, et quels bénéfices chiffrés sont espérés de cette entreprise. L’équipe prend le temps de répondre à toutes les questions, « Et que se passe-t-il si le bateau coule ? – La coopérative aura souscrit à une assurance pour vous, votre marchandise sera remboursée », « Comment être sûr que le client nous paiera, c’est si loin l’Europe ? – Des contrats seront signés entre votre coopérative et l’acheteur avant toute transaction pour vous protéger de comportements malhonnêtes », etc… A force de discussions, 14 éleveurs représentants de plusieurs dizaines de familles acceptent de se regrouper en coopérative. Logiquement, l’argument financier prime pour beaucoup : « AVSF nous a bien expliqué qu’on gagnerait un bonus, c’est pour cette raison que je me suis engagé dans la coopérative » nous dira Batumur, Président de la fédération, lors d’une visite de terrain. Pour cette prime, les éleveurs sont prêts à faire des efforts pour améliorer la qualité de leur fibre. L’aventure peut commencer. Un document officiel est signé le 17 Mars 2010 à Tsetserleg (aimag de l’Arkhangai) et la nouvelle née est baptisée « Ar Arvidjin Delgerekh[3] ».
Pendant que certains membres d’AVSF se lancent dans la mise en confiance d’acheteurs européens, les autres s’attaquent à la réalisation concrète du projet de la filière qualité. D’abord, il faut savoir que la Mongolie compte environ 300,000 yacks, et seuls 20% d’entre eux sont peignés. La majorité des éleveurs n’exploitent pas le poil de leurs animaux et les autres le coupent, un travail plus simple et plus rapide que le peignage. Or, la bonne fibre de yack, c’est celle du duvet, des poils les plus fins. L’équipe va apprendre auprès de certains éleveurs « le bon peignage du yack » et revient avec des formations techniques pour tous les membres de la coopérative. L’animal est imposant, il serait plus facile de le faire coucher au sol pour l’opération ; pourtant c’est aussi une tactique qui ajoute beaucoup de poussière dans les poils, donc moins de qualité…Il faut réussir à les peigner debout. La coopérative fait un emprunt à la banque et organise elle-même le transport de la laine depuis les pâturages de chaque famille jusqu’à la capitale de province, Tsetserleg, puis vers Ulaan Baatar, où la compagnie « Altaï Cashmere » a accepté de sous-traiter la matière. Dans cette usine, les poils sont triés par couleurs : noir, brun et gris (couleur la plus rare), puis se déroule l’éjarrage, c’est-à-dire le retrait des gros poils pour ne garder que les plus fins. C’est l’étape clef de la transformation, qui garantit la qualité de la marchandise et son prix : « 1 kg de poil de yack est vendu 6000 Tögrögs (environ 3,50 €) sur le marché mongol alors qu’1 kg de poils éjarrés se négocient 45 € sur le marché européen ». Tout l’enjeu est là. Conscients des tentations de certains d’alourdir leurs sacs de poils par divers ajouts pour gagner plus d’argent, les membres d’AVSF mettent en place un contrôle qualité à ce stade. Les sacs de poils dont la provenance est identifiée reçoivent une note de 1 à 5 par les trieuses, et celle-ci déterminera la hauteur du bonus attribué à chacun lors du paiement final.
Tous ces efforts n’iraient pas sans la question des débouchés. Le pari de l’ONG, c’est de miser sur un marché de niche[4], mais qui semble voué à croitre sous plusieurs facteurs. D’abord, il y a le phénomène de la croissance du prix du cachemire, qui pousse les industriels à rechercher d’autres matériaux moins chers pour leurs usines textiles. De plus, les consommateurs occidentaux se montrent plus regardant sur la qualité des produits qu’ils consomment. Ils s’intéressent aussi aux conditions sociales des acteurs des filières, privilégiant l’éthique représentée par la limitation du nombre d’intermédiaires et l’autonomie d’une structure telle que la coopérative. Cette logique touche aussi aux vêtements, avec la recherche d’une alternative aux fibres synthétiques de l’industrie pétrochimique (telles que la « polaire ») dans les fibres naturelles (éthiques et écologiques). Il faut donc viser des marchés européens. Mais les démarchages à distance par emails ne séduisent pas toujours, comme le dit Cédric : « les acheteurs veulent nous voir, ils ont besoin de pouvoir nous rencontrer pour ensuite nous faire confiance ».
Après un an de travail main dans la main, AVSF et la petite coopérative « Ar arvidjin delgerekh » ont vu leurs efforts récompensés et les éleveurs ont tous obtenu des bénéfices supérieurs à ce qu’ils auraient eu par la voie ordinaire. La seconde année, le nombre de membres est passé de 83 à 96 éleveurs. Bolto, Batogtokh et Batbayar, tous trois membres, eleveurs et collecteurs, que nous rencontrons sous la ger de ce dernier à Ondor Ulaan nous confirment : « Les gens parlent beaucoup de la coopérative ici, et ils en disent du bien ». Désormais, le gros défi d’AVSF est celui de l’autonomisation de la coopérative pour, idéalement, se retirer du projet d’ici 8 à 10 années. Pour cela, il leur faut continuer d’épauler les éleveurs dans l’apprentissage d’une gestion collective mais aussi former une personne au volet marketing de l’affaire, pour conduire plus tard les démarches commerciales, les relations avec la clientèle et s’assurer une communication et une visibilité sans le soutien de l’ONG. Mais il reste les impondérables. Batogtokh, qui a rejoint la coopérative cette année seulement, nous explique que le gouvernement vient de promettre la construction d’une usine de traitement de la laine et une laiterie dans leur soum: « Les prix vont augmenter, ce sera difficile d’acheter pour la coopérative à valeur moindre ». Promesse d’avant élection ou projet signé ? Nous ne pouvons savoir. En réponse, l’équipe d’AVSF doit redoubler d’idées pour maintenir l’attractivité de la coopérative. Batumur, qui vit dans un magnifique vallon à 30km du centre soum, pourrait avec ses voisins bénéficier d’un service de collecte de ses produits laitiers qui serait également géré par la coopérative, par exemple. Il y a aussi l’activité de maraichage qui pourrait être développée par certains membres mais nécessite d’être adaptée aux habitudes nomades de ces éleveurs qui occupent 4 campements différents en moyenne dans l’année. Les propos de Batogtokh et Bolto vont dans ce sens : « Quand on est éleveur, c’est pour la vie. Mais on ne sait pas de quoi demain sera fait. On aimerait bien avoir deux métiers : éleveur et agriculteur, parce que dans notre soum il n’y a à l’heure actuelle qu’une petite dizaine de maraichers pour une population de 6,000 habitants ». Ainsi, les activités à développer autour de la filière de laine de yak de qualité ne manquent pas.

Des projets similaires ont déjà été mis en œuvre avec succès en Inde et dans certains pays d’Amérique du Sud. Dans ces régions, les coopératives d’éleveurs sont aujourd’hui autonomes et proposent sur le marché des fibres de qualité sans recourir à un trop grand nombre d’intermédiaires. En Mongolie, le défi est d’autant plus grand que la steppe change rapidement et que les conditions d’élevage sont de plus en plus difficiles. Toutes les personnes rencontrées nous ont parlé de l’assèchement des rivières et de la diminution des précipitations depuis plusieurs années. Ainsi, comme l’exprimait Gantzorig au sujet de la qualité de ses pâturages : « nous courrons toujours après l’eau ». Ces difficultés naturelles ainsi que l’exigeante loi du marché sont autant de facteurs qui inquiètent les éleveurs et qui en ont déjà poussé beaucoup à migrer vers la ville. Finalement, c’est donc la question de l’avenir du pastoralisme qui se pose et à laquelle la jeune coopérative des éleveurs du Khangai propose une issue courageuse et ‘rationnelle et raisonnable’. Souhaitons lui donc une longue existence, en espérant permettre aux fils de Batogtokh, Batumur et des autres d’en devenir un jour les nouveaux membres actifs.
Pour en savoir plus, visitez le blog de cette filière coopérative et équitable :
http://fairtradewool.wordpress.com/
[1] La Mongolie est surnommée “le pays des cinq museaux”, ce qui fait référence aux principaux bétails de cette nation d’éleveurs : yack, chameau, cheval, chèvre et mouton.
[2] Plusieurs journaux et sites d’information titraient en décembre 2010 « Le prix du cachemire en hausse » (RFI), « Les prix du cachemire vont augmenter » (Le Figaro), rapportant une augmentation du prix au kg de 11% dans le courant du mois de novembre et rappelant les prévisions de hausse supplémentaire de 15% en 2011.
[3] “Ar Arvidjin Delgerekh” signifie grosso modo “pour le développement amélioré des éleveurs”
[4] Marché minoritaire, de petites quantités
Tags: Biodiversité, cachemire, commerce équitable, développement durable, Mongolie, ONG environnement, solidarité internationale
oui,un article très enrichissant!!!en plus je préfère les pulls en poils de yack que ceux en chèvre cachemire!!!
Félicitations AVSF !
si l’on trouve de la laine de yack en Europe, mon prochain pull over
sera fait de celui ci pour affronter le prochain hiver
quel noble et joli travail que peigner le yack
plutôt que vouloir, comme dans nos contrées peindre éternellement la girafe!
Bravo les voyageurs , encore un sujet très intéressant !!
bisous a vous, attendons impatiemment le prochain évènement.
Découverte totale d’un marché, de ses rouages pour la survie d’une terre et de ses hommes. Merci pour ce reportage trés détaillé et enrichissant.
Manou